Lecture de Tête de mêlée de Jean Bernier, aux éditions Acratie

Le bouquin

acratie tete de meleeSorti une première fois il y a 90 ans aux éditions Rieder, maison sympathisante de gauche, Tête de mêlée n’avait plus été réédité jusqu’à ce que les éditions Acratie aient la bonne idée de le sortir de l’oubli (Mai 2014). Publié en 1924, ce livre peut revêtir encore aujourd’hui une valeur documentaire, mais sa qualité est d’être l’une des premières œuvres littéraires à croquer le rugby. C’est donc, au moment de sa sortie, un objet assez rare, d’autant que les écrits romancés abordant des thématiques sportives ne sont pas légion. Cela s’explique sûrement par le fait que les disciplines sportives n’en sont pour certaines qu’à leurs balbutiements. Le temps de la démocratisation de l’accès au sport n’interviendra que quelques années plus tard. Il existe toutefois une petite production littéraire, avant et après guerre, abordant le sport, principalement le cyclisme et, dans une moindre mesure, la boxe. Et en 1931, à l’initiative de Tristan Bernard, auteur de plusieurs écrits sur la boxe, naît l’Association des Écrivains Sportifs. Reconverti dans la presse sportive, Jean Bernier n’écrira pas d’autre roman avec le sport comme décor. Mais malgré le caractère méconnu et le fait que Tête de mêlée ait été quasi introuvable si longtemps, dans sa préface, l’éditeur Acratie en fait un pendant « pour le ballon ovale [de] ce que sera Antoine Blondin pour le cyclisme, quelques décennies plus tard. » Tout en étant à l’opposé politique d’un Blondin qui navigua un certain temps dans les eaux de divers journaux d’extrême-droite.

L’auteur

En 1924, Jean Bernier a 30 ans. Il est alors actif dans les milieux révolutionnaires communistes. Sa jeune existence est déjà sévèrement marquée par la boucherie de 14-18, à laquelle il a participé. Expérience relatée dans le roman autobiographique, La Percée (1920), réédité en 2000 par les éditions Agone. Son retour des tranchées est marqué par un engagement pacifiste et internationaliste. Après guerre, il collabore à plusieurs journaux dont Le Crapouillot ou encore à la revue communiste Clarté, créée au lendemain de la guerre en 1919 par Henri Barbusse, Paul Vaillant-Couturier et Raymond Lefebvre. La revue regroupait plusieurs intellectuels engagés, dans un premier temps proches du PCF, et dont « la démarche politique et culturelle repose sur un antipatriotisme et un anticapitalisme ambitieux qui jamais ne faiblit1 ». Jean Bernier va progressivement se rapprocher des surréalistes et va œuvrer avec Victor Craste à réaliser par de l’actionClarté commune, une unité entre le groupe de la revue et celui d’André Breton. L’entente se concrétise en 1925 en solidarité avec la révolte sociale des Rifains au Maroc et contre l’impérialisme et le colonialisme français. Mais courant 1926, alors que le rapprochement des deux groupes semble se consolider, de fortes réticences au sein du PCF le font capoter. Cela initie une réorientation de la revue dans le giron du Parti. Jean Bernier, jugé « anarchisant » se fait écarter de toute responsabilité au sein de Clarté. Par ailleurs journaliste à L’Humanité, il s’y occupe dès 1926 de la rubrique “Sport”. Proche du militant Boris Souvarine, il participe avec lui, et d’autres oppositionnel à la ligne du PCF, à La Critique sociale à partir de 1931. Il s’éloigne alors irrémédiablement des bolchevistes, et se rapproche des anarchistes2. Il continue son activité militante à la CGT où il adhère comme correcteur et se lie avec Raymond Guilloré et Nicolas Lazarevitch, des anarcho-syndicalistes qui participent à la revue La Révolution prolétarienne, au sein de cette mouvance politique révolutionnaire qui rejette le stalinisme et soutient activement la révolution sociale et libertaire menée par les anarchistes espagnols en 1936. Puis il cosigne des textes avec son ami Georges Bataille pour collectif « Contre-attaque » de l’Union de lutte des Intellectuels révolutionnaires3, qui se distingue de l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires (AEAR), un des nombreux satellites du PCF.

Mobilisé en 1939, arrêté puis emprisonné en juin 1940, il est relâché en 1942. Après guerre il reprend son boulot de journaliste et ne reprend pas d’activité subversive. Il meurt en 1975.

Note de lecture

Le sport est un jeu. C’est un peu cette idée de base abordée avec lyrisme dans Tête de mêlée, dont l’action se situe dans les années qui précèdent le déclenchement de la guerre 14-18. Le personnage principal, le jeune Justin Gelinot, fils de bourgeois, présente de belles disposition et surtout un sérieux goût pour tout ce qui peut l’amener à se dépenser et à se mesurer à ses camarades.

article-vintage-chaussures-de-rugbyTout jeune, Justin Gelinot doit d’abord composer avec une gouvernante répressive chargée de le surveiller, mise sous pression par la mère qui l’emploie. Privé de gestes d’amour par cette même mère qui néglige vertement cette besogne, et par un père qui souhaite que ses enfants grandissent sans le déranger dans ses affaires, Justin ne se sent vraiment vivant que dehors, là où il peut le temps d’un après-midi, échapper au carcan familial. Voilà qui donne une ébauche de portrait de famille. Le milieu bourgeois “étriqué, bigot et imbu de sa classe sociale” comme l’éditeur l’écrit dans son avant-propos, qui tout en lui garantissant un accès aux études, sera le cadre étouffant duquel il va ressentir le besoin de s’évader.

Le sport, que ce soit sous la forme de la simple dépense physique enfantine, ou avec la découverte de règles plus précises au début de l’adolescence, apparaît à la fois comme un échappatoire et comme un affront à l’oppression maternelle. Porte, entrouverte sur un autre monde, par laquelle il entrevoit une liberté, même courte, mais au délicieux goût prohibé. Lui l’enfant à qui sa mère interdisait de jouer avec d’autres mômes de son âge sous le prétexte hygiéniste qu’on y attrape des microbes, va avant tout découvrir le jeu comme un moment de transgression.

“Le plus souvent, le jeu était pour lui, non ce bonheur de vibrion ou des ébats de jeune chat alléché par tout ce qui remue ou luit, mais une revanche. Il s’y ruait. Refoulé durant des heures et des heures, l’excédent de sa vie partait soudain en courses virulentes, en geste d’agression.”

Le lecteur suit Justin dans sa construction. Ça commence tout petit, au parc, avec ce fameux cerceau dirigé par une baguette qui, si on les écoute, suffisait au bonheur de nos grands-parents, voire arrière, quand ils étaient enfants. Dans ce parc, avec son cerceau, Justin dépense sans compter son énergie dans des courses frénétiques où il s’imagine en compétition avec les autres enfants jouant au même jeu. Là, il goutte à la sensation de l’effort physique, emmène son corps dans ces endroits interdits par sa mère qui ne veut pas le voir transpirer. Plus tard, les parties endiablées de jeu de barres4 présageront chez lui le classique “esprit d’équipe” indispensable aux sports collectifs.

Une photo du match France-Ecosse lors de ce Tournoi des V Nations 1911.

Justin ne découvre le rugby qu’un peu plus tard. Le narrateur nous fait part de cette découverte dans la deuxième partie du livre, qui s’ouvre sur sa première virée au vélodrome du Parc des Princes pour assister au match France-Pays de Galles pour le compte du Tournoi des V Nations de 1911. Avant cela, le jeune Justin parfait sa connaissance omnisports grâce au journal L’Auto, ancêtre de L’équipe, puis au collège où, outre la gym, il s’exerce à l’athlétisme dans la cour, sous la forme de petits championnats locaux, le temps des plages de récréation. Les compères qui imaginent un tour de piste dans cette cour de collège gouttent aussi au plaisir de retranscrire leurs exploits dans une feuille de choux parfaitement artisanale Le Sportif de Gambetta. Clin d’œil de l’auteur Jean Bernier au journalisme sportif, pour lequel il nourrissait peut-être déjà quelque attrait.

Toute la seconde partie du livre est consacrée au rugby, découvert par Justin à l’adolescence. L’arrivée en France du football qui trouve de plus en plus d’adeptes lui aussi, donne des sueurs froides à la mère Gélinot qui ne dort plus à l’idée d’imaginer son fils pratiquer ce “sport de brutes et de voyous”. Les yeux de bourgeoise tétanisée de la mère de Justin, ne comprennent rien à ce qui leur apparaissent comme un dangereux défouloir prolétarien. Et tout l’art de Bernier est de nous donner envie d’y goûter en laissant celle-ci nous en parler. Bien qu’il s’y intéresse et qu’il assiste régulièrement à des matchs de football, c’est au rugby qu’il veut jouer. Après l’avoir découvert comme spectateur au Parc des Princes, et s’être familiarisé avec ses lois et son jargon, il veut pratiquer. Il s’inscrit donc au Lutèce Université Club (LUC)5, pour lequel il s’était offert en douce un équipement complet de rugbyman, dont ces fameuses chaussures « Mac-Gregor », en cuir chromé, qu’il contemple, pressé de les enfiler dans une partie dont il serait enfin acteur et de les étrenner dans la boue. Les parents Gélinot sont hostiles à la passion de leur fils, mais sont impuissants face aux désirs d’un enfant qui a bien grandi. On est quand même loin d’une rupture de son milieu social. En intégrant cette association sportive étudiante, il ne risque finalement pas d’entrer en contact avec les « voyous », les « garçons bouchers » ou autres adeptes du maudit football (voir l’extrait).

Ces quelques années passent finalement vite. Comme on l’a dit précédemment, le décor est celui de l’avant-guerre. Une époque où on ne perd pas son innocence seulement à l’heure des premiers émois sexuels. D’autant plus quand on se rapproche des détonations des tirs d’obus et des tranchées. Pour l’éditeur Acratie c’est un aspect important de l’œuvre de Jean Bernier marqué, comme tous les poilus, à jamais par la boucherie : « Mais chez Bernier, pacifiste et internationaliste, la Grande Guerre n’est jamais très loin. Les espérances de “ces jeunes hommes au corps habile et fort, à l’âme prompte” avant 1914, sombreront dans la guerre quelques semaines plus tard sous “les tonnerres monotones de la chimie industrielle” dit-il en conclusion de son ouvrage. » Fini de jouer.

Extrait :

La détestation dont M. Gélinot frappait de son côté le rugby était toute passionnelle. Elle lui partait du coeur. Seuls l’amour et l’amour-propre blessés lui donnait de la virulence.

Le football lui volait son enfant. Il détournait Justin de la chasse, de ce compagnonnage où le coeur de M. Gélinot parvenait à trouver pâture. A peine naissante en somme, cette intimité joyeuse était rompue. Ce garçon plein de promesses repoussait des avances où son père avait mis tant de tendresse ingénue. Brutalement, il s’échappait, signifiant aux siens qu’il entendait lui-même choisir ses plaisirs, en jouir seul à l’écart de ce père mendiant. Ah ! Comme M. Gélinot, dans sa détresse d’abandonné, sentait peser sur lui l’affreuse malédiction de l’âge ! Que n’eût-il pas donné pour suivre ce fils ingrat en camarade, à ce football dont les violences, bien sûr, ne le rebutaient pas !

Et par avance, il haïssait, de quelle atroce envie, les jeunes gens, ses rivaux triomphants, qui captivaient Justin.

Mais le malheureux homme sentait le ridicule de ses regrets. Il s’échauffait contre Justin qui prenait maintenant un méchant plaisir à refuser de l’accompagner le dimanche. N’était-il pas suprêmement amer et humiliant de voir cet enfant, qu’il pensait avoir toujours choyé et pour lequel, de fait, ses attentions et ses bienfaits avaient été fréquents, se détourner de lui, surtout dans le plaisir, et préférer à son père une espèce de vagabondage ?

Son amour trahi, son autorité bafouée, et la blessure supplémentaire que lui infligeait le dédain affiché par Justin envers la chasse, sa passion de toujours, excitaient en lui la colère. On lui avait changé, vicié son fils. Comme, malgré tout, il se sentait pour lui de l’indulgence, il ne pouvait admettre que le garçon se fut épris, de son chef, d’un plaisir que le dépit l’excitait à taxer d’aberration. Comme l’eussent fait à sa place tous les pères de famille, il le pensait victime des pires fréquentations.

Mme Gélinot, qui sentait venir le péril, avait ainsi beau jeu à exciter son mari contre Justin, à lui faire endosser, tout en restant selon son habitude, dans la coulisse, les déchirements de l’imminente bataille.

– Sais-tu bien, Emile, dit-elle à son mari, que Justin s’est complètement toqué de son « foutbal » ! Il va voir maintenant ses matchs presque tous les dimanches. Tu aurais dû le lui défendre quand il était encore temps.

– Que veux-tu que j’y fasse, éludait M. Gélinot, qui se sentait mordu au coeur. Et puis n’est-ce pas de ta faute ? N’as-tu pas fait tout ce que tu pouvais pour le dégoûter de la chasse !

– En tous cas, reprit Mme Gélinot, il ne faut à aucun prix que Justin joue au « foutbal ». Il en a certainement envie tu sais, et je ne vivrais pas s’il jouait à ce jeu de brutes et de voyous.

Elle insistait souvent, étalant par avance ses craintes de l’accident mortel, et plus encore, de voir son fils perdu parmi la lie de la jeunesse.

Aussi quand le garçon fit part à ses parents de son grand désir de jouer au rugby :

– Tu es fou, dirent-ils d’une seule voix.

 

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Notes:

1 Alain Cuénot, « Clarté (1919-1928) : du refus de la guerre à la révolution »

2 Il collabore au Libertaire de l’Union Anarchiste Communiste.

3 Lancé par André Breton et Georges Bataille qui en sont les principaux animateurs, on retrouve dans « Contre-attaque » Boris Souvarine, Michel Leiris, Raymond Queneau, Paul Eluard ou encore Benjamin Péret pour les plus connus. L’expérience ne dépassa pas 6 mois et jamais le collectif ne pu peser autant que son adversaire.

4 Jeu très ancien qui remonterait au XIIIème siècle et qui a probablement connu de multiples variantes. Il serait notamment évoqué dans L’enfance de Jules Vallès. Il se joue en équipe sur un terrain rectangulaire et le but est d’attraper les membres de l’équipe adverse et d’en faire des prisonniers. Ceux-là peuvent toujours parvenir à se libérer en tapant dans la main d’un partenaire encore en course. Une description qui en fait l’ancêtre de beaucoup de jeux dont la balle aux prisonniers qui, si elle en est une évolution “moderne” avec la médiation d’une balle et la possibilité de capturer l’adversaire à distance, elle reste moins “tactique” que les barres. Une présentation simplifiée des règles complètes des barres est disponible à cette adresse: http://ww3.ac-poitiers.fr/eps/apsa/prespco/qqjeux.htm#barres

5 Le Paris Université Club qui existe depuis 1906 et qui a vu passé par sa section rugby ces trente dernières années de nombreux joueurs et entraîneurs renommés comme Daniel Herrero, Vincent Moscato, Dimitri Yaschvili ou plus récemment Wesley Fofana.

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