16 octobre 1968 : Tommy Smith et John Carlos, « Stand for Victory »

La victoire de Tommie Smith en finale du 200 mètres aux J.O de Mexico en 1968.
La victoire de Tommie Smith en finale du 200 mètres aux J.O de Mexico en 1968.

Les J.O de Mexico en 1968 interviennent dans contexte social bouillant aux quatre coins du globe. Les révoltes jaillissent des usines et des universités. Ouvriers et étudiants égayent les manifestations où ils font reculer la police. Le patronat sue à grosses gouttes. Rien de tel que des bons petits J.O vous direz-vous! Mais le Mexique n’est pas en reste. Le climat social y est même explosif et la répression étatique mexicaine féroce. Le 2 octobre 1968, soit dix jours avant l’ouverture de ces J.O, plus de 300 manifestants, des étudiants en grève réunis Plaza de las Tres Culturas (quartier de Tlatelolco), sont abattus par l’armée. Ces J.O. n’ont pas encore commencé qu’ils donnent déjà au gouvernement de Diaz Ordaz un prétexte utile pour mater dans le sang la révolte sociale au Mexique, sous couvert de « Pax olimpica ».

Les appels au boycott prononcés contre ces J.O par les militants des droits civiques américains n’ont pas trouvé preneurs parmi les athlètes. Un symbolique « Projet Olympique pour les Droits de l’Homme » (OPHR), engageant les sportifs dans la cause solidaire des noirs victimes du racisme, orne un badge porté par les athlètes solidaires. Voilà qui ne mange pas de pain, mais face au point d’honneur que met le C.I.O à interdire toute protestation, c’est un début.

Tommie Smith
Tommie Smith

Les athlètes noirs américains se rendent donc à Mexico et plusieurs arborent le fameux badge. Mais deux d’entre eux marqueront à jamais l’histoire de ces J.O par une action aujourd’hui immortalisée en une photo connue de toutes les générations. Le podium d’une épreuve où deux athlètes noirs de l’équipe olympique des États-Unis, posent le poing levé lors des hymnes : Tommie Smith et John Carlos.

Nous sommes le 16 octobre 1968. Les deux sprinters américains se retrouvent pour la cérémonie protocolaire de l’épreuve du 200 mètres. Tommie Smith est devenu champion olympique de la discipline, John Carlos gagne quant à lui la médaille de bronze. Entre les deux, sur la seconde marche du podium s’est glissé un sprinter australien du nom de Peter Norman.

Tommie Smith (24 ans originaire du Texas) et John Carlos (23 ans, Harlem NY) sont amis. Ils étudient à l’université de San José, tout comme le coureur de 400 mètres Lee Evans. Tous les trois participent plus ou moins activement au syndicat des étudiants noirs (Black Student Union) de l’Université où exerce aussi le sociologue afro-américain Harry Edwards principal initiateur de l’appel au boycott des J.O. Alors quand ils se retrouvent tous les deux sur ce podium c’est plus qu’une consécration. C’est un moment clé de leur histoire d’athlètes noirs américains. Tommie Smith le répète: «Sur la piste je suis le plus rapide du monde, mais à l’extérieur je suis un « sale négro »». Ils ont un rôle à jouer, et ils le savent. En refusant le boycott, la plupart des athlètes noirs de l’équipe des USA s’est engagée à protester. John Carlos avait lui aussi promis que durant ces J.O, «il affirmerait son rejet de l’injustice et du racisme qui frappent les Noirs aux Etats-Unis.»

Sous les couleurs des États-Unis d’Amérique, dans leur corps les émotions doivent défiler encore plus vite que leur sprint. Les droits des noirs sont bafoués, ils vivent pour la majorité dans la pauvreté, cloîtrés dans des ghettos, quand ils n’ont pas été envoyés en masse faire la guerre au Viet-Nam. La police et la justice américaines s’occupent de leur côté d’entretenir légalement ce racisme d’État. Il y a quelques mois de ça Martin Luther King a été assassiné. Et le Black Panther Party vient d’être déclaré par J. Edgar Hoover (directeur du FBI), «menace la plus grande pour la sécurité intérieure des Etats-Unis.»

John Carlos, en mode détente...
John Carlos, en mode détente…

Ce podium pour Tommie Smith et John Carlos ne peut être le simple moment où ils reçoivent leur médaille, comme si de rien n’était. Le visage incliné vers le sol, le poing dans un gant de cuir noir tendu vers le ciel. Peter Norman, leur complice, porte lui le macaron de l’OPHR sur sa veste de survêtement. Tommie Smith et John Carlos se sont partagés la même paire de gants. Le gant droit pour Tommie, le gauche pour John. Les deux athlètes sont aussi montés sur ce podium sans chaussure, un foulard autour du cou de Tommie Smith, manière de protester et rappeler la persistance des lynchages du Sud. John Carlos porte lui un collier en hommage aux esclaves, ancêtres des afro-méricains. Quand l’hymne national sonne ses premières notes et la bannière américaine se hisse, les trois athlètes envoient un message silencieux qui retentit comme un hurlement à la face du monde. Un acte qui leur vaudra de recevoir des menaces de mort pendant plusieurs années. Tommie Smith, sportif à l’engagement « modéré », sacrifia probablement sa carrière suite à cette action. Lui, qui du haut de son mètre 91 vient d’être le premier homme à courir le 200 mètres en moins de 20 secondes.

On se demandera pourquoi cette protestation silencieuse recueillit les sifflets du Stade Olympique de Mexico? Des bagarres auraient néanmoins entre des mexicains saluant l’initiative et des supporters américains hostiles. Smith récusera toute accusation de provocation: «Je me suis mis en chaussettes sur le podium pour symboliser la pauvreté des Noirs américains. Et ma tête baissée n’était pas un signe de défiance envers le drapeau américain, mais celui d’une prière.» Mais avec conviction, les deux amis assénèrent à chaud à leur descente du podium: «Nous ne représentons pas ici notre pays mais le peuple noir. Les Blancs pensent que nous sommes des animaux. Ils nous traitent comme des chevaux de cirque auxquels on offre des cacahuètes

Peter Norman
Peter Norman
Un humanisme partagé par Peter Norman qui, comme le rappellera son neveu peu après sa mort en 2006, « était très croyant, issu d’une famille engagée depuis des générations dans l’Armée du salut. Et l’ostracisme dont souffraient les Noirs d’Amérique n’était pas sans lui rappeler l’affreuse condition des Aborigènes en Australie qui ont attendu jusqu’en 1967 pour être considérés comme de vrais citoyens.»
Les sifflets et les insultes qui descendent des travées sont parfaitement du goût du président américain du CIO, le raciste et non moins antisémite Avery Brundage qui dénonce un acte de protestation politique interdit par le règlement. Cet énergumène fier d’être anglo-saxon et protestant, qui sévit dans les milieux olympiques depuis une trentaine d’années, admiratif du régime nazi lors de Jeux de 36 et fervent anti-communiste, prend des mesures expéditives contre Tommie Smith et John Carlos dont il qualifie l’action de «sale manifestation de négros contre le drapeau américain». Après les avoir bannis du village olympique, par leur Comité Olympique, ils seront exclus à vie des J.O.
Ainsi Brundage fait payer définitivement aux deux athlètes américains leur démonstration pacifique, mais aussi aux athlètes afro-américains leur volonté de le voir démissionner, affichée dans une lettre signée par 21 athlètes avant le début des J.O. Brundage est tellement peu en odeur de sainteté qu’une banderole « Down with Brundage » décore le village olympique. Cette répression tout aussi choquante qu’elle fut pour les partenaires de Tommie et de John, n’eurent pas pour effet de calmer le souffle protestataire des athlètes. Deux jours plus tard, le 18 octobre, les trois médaillés américains du 400 mètres se présentent sur le podium coiffés du béret noir des Black Panthers.
Ce podium, les trois sprinters le paieront au prix de leur carrière. Smith et Carlos se reconvertirent sans succès dans le football américain. Quant à Norman, la fédération australienne ne voit pas sa présence dans l’équipe olympique de 72 d’un très bon œil. Bien qu’il soit l’australien le plus rapide de l’Histoire, lui aussi paye à retardement sa prise de position du 16 octobre 1968. Sortis du stade ensemble sous les huées, mis au ban de l’athlétisme mondial, ils en garderont des liens très fort. Jusqu’à la mort de Peter Norman en décembre 2006, à qui John Carlos et Tommie Smith rendent un dernier hommage en portant son cercueil. «Je pensais voir la peur dans son regard, rappela John Carlos aux funérailles. Je n’y vis que de l’amour. Jamais il n’a détourné les yeux ou la tête. Jamais il n’a flanché. Vous avez perdu en lui un sacré soldat !»
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