19 décembre 1941: La Ligue de Rugby à XIII est dissoute par le gouvernement de Vichy

Le décretrugby à XIIIdécoupé n°5285 du 19 décembre 1941 portant dissolution de la Ligue française de rugby à treize, (porté au J.O. de l’Etat Français, 27 décembre 1941), signé de Philippe Pétain et Jérôme Carcopino (Ministre de l’Éducation nationale et Jeunesse) avait l’ambition d’éradiquer purement et simplement le rugby à XIII, au moins en France. C’est l’unique sport qui connut ce traitement sous le gouvernement de Vichy dont la politique sportive était au service de l’endoctrinement patriotique de la jeunesse. Vichy ne se contenta pas de rayer de la carte le rugby à XIII, il ordonna la spoliation des biens mobiliers et immobiliers de la Ligue de Rugby à XIII (LFR XIII) au profit de la Fédération Française de Rugby (FFR). Comment en est-on arrivé là ? Qu’avait de si particulier ce sport pour s’attirer les foudres pétainistes ? Quels sinistres personnages retrouve-t-on derrière cette dissolution ? Quelles étaient leurs motivations ? Pour répondre à tout ça, il faut remonter aux années 30 et au conflit larvé qui opposa la FFR à certains joueurs accusés de professionnalisme, dont Jean Galia par qui arrivera en France le rugby à XIII, un an après avoir été radié de la FFR. Dès lors, il n’y eut jamais de paix, et les instances du rugby à XV n’ont eu de cesse de vouloir faire payer au XIII son existence. L’Histoire retiendra que c’est à la faveur d’un régime de type fasciste qu’il sera parvenu à ses fins.

Le Commissariat Général à l’Education Générale et aux Sports et son amour du rugby

Le colonel Joseph Pascot, membre du gouvernement de Vichy du début à la fin. Directeur des sports du cabinet de Jean Borotra à partir d'août 1940, il devient ministre des sport en 1942 et le reste jusqu'en août 1944.
Le colonel Joseph Pascot, membre du gouvernement de Vichy du début à la fin. Directeur des sports du cabinet de Jean Borotra à partir d’août 1940, il devient ministre des sport en 1942 et le reste jusqu’en août 1944.

Pour Pétain, la politique éducative en matière de sport se doit d’être un pilier du programme fasciste de la « révolution nationale ». C’est en ce sens que dès juillet 1940, le régime met sur pied le Commissariat Général à l’Éducation Générale et aux Sports (CGEGS), instance dirigiste chargée d’inculquer les préceptes du programme et de s’atteler à la formation de corps dévoués à la patrie. A peine nommé à sa tête, Jean Borotra annonce: « La culture physique sera à la base de la nouvelle éducation. Ce qui me tient le plus à cœur, c’est de faire comprendre à la nouvelle génération qu’on ne fait pas de grande race sans avoir de muscle ». Le CGEGS est intégré en septembre 1940, au Ministère de l’Education Nationale et de la Jeunesse.

Parmi la petite galaxie de personnages qui gravitent autour Jean Borotra, au sommet de cet organigramme, on retrouve aussi Joseph Pascot, un ancien international de rugby, qui officie comme commissaire adjoint. Borotra, lui vient du tennis. Il s’agit certes d’un des meilleurs tennismans français, membre des fameux « Mousquetaires », vainqueurs de la Coupe Davis de 1927 à 1932, mais le « basque bondissant » comme on l’appelle a aussi, et surtout, toujours été engagé politiquement à l’extrême-droite, d’abord aux Croix-de-Feu, une ligue patriotique fascisante, puis au Parti Social Français du Colonel de la Roque. On ne devient pas ministre de Pétain par hasard.

Une des lubies fascistes en matière de sport est d’interdire le professionnalisme, jugé comme décadent, et immisçant l’argent entre le sportif et sa patrie1. C’est au nom de ces valeurs aristocratiques, du sport pour le sport, et pour l’effort, valeurs véhiculées par Coubertin, Hébert et sinistres consorts, qu’est établie la Charte des Sports et le serment de l’athlète2. Dans ce contexte, la Ligue de Rugby à XIII trouve très peu d’alliés et ses jours sont comptés.

Ceux qui veulent la mort du rugby à XIII

Dès le 22 août 1940, Jean Ybarnégaray, président-fondateur de la Fédération française et internationale de Pelote basque, secrétaire d’État à la Jeunesse et à la Famille, député et proche de Jean Borotra, déclara : «Le sort du rugby à XIII est clair, il a vécu (et), rayé purement et simplement du sport français. [……]». Ce qui a le mérite de ne pas vraiment laisser de place au malentendu. D’ailleurs les torquemadas arrivés à la tête des instances sportives dans le sillage du maréchal Pétain, ne vont pas louvoyer pour en finir avec le rugby à XIII, ils vont aller vite et frontalement.

Une fois mis sur pied, le CGEGS se montre rapidement très actif. Le 3 octobre 1940, Borotra annonce mettre fin avec « effet immédiat » au professionnalisme du rugby à XIII. D’autres sports comme le football, le cyclisme, la boxe ou encore la pelote basque (comme par hasard) se sont vus accorder un délai de trois ans pour revenir à l’amateurisme. Ça donne une idée de l’acharnement contre le rugby à XIII par le pouvoir qui en fait un de ses chantiers prioritaires. Borotra avait commandé dès septembre 1940, un rapport sur le rugby à Paul Voivenel, un médecin installé à Toulouse. Voivenel est un fervent pétainiste. Son rapport, remis en main propre à Borotra, prône avec une grande fermeté la disparition du rugby à XIII et se conclut ainsi : « … la nécessité de cohésion seule impose, en toute justice, sa disparition [du rugby à treize] (…) C’est en effet le rugby à XV qui a défriché, semé, cultivé et, s’il n’a pas su essarter et déroquer quand il le fallait, il conserve le bénéfice impératif de la pureté absolue de ses origines opposées à la pollution de la dissidence. »

Pour ce qui concerne le conflit qui opposent les dirigeants des deux rugbys, le commissaire général Borotra dispose dans son coupure de presse XIII octobre 40entourage de quelques personnalités du sérail à qui il délègue volontiers l’aspect technique de la suppression du rugby à XIII. Joseph Pascot, le catalan, enfant de la balle ovale, est chargé de superviser l’opération en cours. Outre Voivenel, il peut compter sur l’adhésion indéfectible aux thèses de la Révolution Nationale, d’Albert Ginesty, le président de la FFR et ancien président du Stade Toulousain.

Une délégation spéciale est constituée autour du maire de Toulouse, également président du Stade Toulousain, André Haon. Il s’agit pour Pascot, Ginesty, Voivenel et Haon de régler la question et de réaliser « l’unité du rugby », comprenez l’aspiration des structures de XIII par celles de XV. Le 17 octobre suivant, une réunion est organisée au Capitole, à laquelle les quatre compères ont convié Marcel Laborde (représentant le XIII) pour lui signifier la fin de la pratique du rugby à XIII sine die. A la sortie, il fait profil bas et entérine la décision : « Nous jouerons dorénavant à quinze et dès dimanche à Carcassonne contre Perpignan ». Quant aux gros titres de la presse sportive du surlendemain, ils enfoncent le clou: « A Toulouse on a décidé : le rugby à XIII est mort, demain tous les clubs joueront à quinze. » (L’Auto, 19 octobre 1940)

Les dirigeants réactionnaires du XV jubilent, eux qui ont le rugby à XIII en horreur depuis son apparition en France en 1934, viennent d’obtenir en un temps record, l’interdiction de sa pratique.

Il subsiste toutefois une ligue, la LFR XIII, et bien qu’elle n’encadre plus aucune compétition, la sérénité des dirigeants quinzistes ne sera revenue que quand la disparition du XIII sera définitive. Cette Ligue sportive au chômage technique depuis l’interdiction de la pratique du rugby à XIII, ne tiendra pas bien longtemps. Même si elle est devenue une sorte de coquille vide, elle n’en possède pas moins des infrastructures et des fonds. Tout cela, les instances du XV le savent, et cela suscite la convoitise du Conseil National des Sports (CNS). La LFR XIII est définitivement liquidée le 19 décembre 1941 par voie de décret, et spoliée de ses biens qui reviennent au XV, via le « blanchiment » du CNS (ancêtre du CNOSF) garant des « valeurs d’amateurisme ». La FFR ne fit pas seulement disparaître institutionnellement le rugby à XIII, elle participa à ce qu’il se fasse dépouiller de tous ses biens, par voie officielle. Tout cela à son profit. Ce qui fit employer à Robert Fassolette l’expression «spoliation nécrophage». Le préjudice financier est forcément gros pour l’époque, et des médias anglais avancent le chiffre de 1 200 000 Frs.

Pourquoi ?

Avant le déclenchement de la guerre, le rugby à XV connaît une période de sérieuse désaffection, qui met la fédération en situation de quasi crise. A son secours, le régime de Vichy arrive à point nommé pour régler le sort du XIII qui, avant la guerre, est sur le point de remporter la bataille de la popularité contre le XV. En effet, de 29 clubs (10 d’élite et 19 amateurs) recensés à ses débuts en France en 1934, on passe à 171 en 1936, avec notamment une cinquantaine de structures scolaires et universitaires. Voilà pour une photographie chiffrée qui donne une idée du rapport de force entre les deux rugbys, surtout en prenant en compte qu’en 1939, le rugby à XIII n’existe en France que depuis cinq ans et qu’il connaît donc un développement fulgurant. Parallèlement à ça, le rugby à XV voit plus de 300 de ses clubs disparaître en une dizaine d’années. Mais l’émergence du rugby à XIII n’est pas la seule explication de la situation du XV qui souffre aussi de ses propres démons, comme la violence ou son hypocrisie sur la question de l’amateurisme marron, c’est à dire la rémunération illégale des joueurs. C’est à ces deux motifs que la FFR a été suspendue du Tournoi des V Nations par les quatre nations des Iles Britanniques composant l’International Rugby Football Board (Angleterre, Ecosse, Irlande et Pays de Galles). En réaction, la FFR se rapproche alors des instances sportives du Troisième Reich et de l’Italie fasciste de Mussolini pour fonder la Fédération Internationale de Rugby Amateur (FIRA), et conforte par la même son orientation politique.

Sur le déclin, le rugby à XV voit ses recettes diminuer sérieusement. Si, comme Robert Fassolette l’explique très bien, le conflit entre le XV et le XIII, est un conflit idéologique opposant des dogmatiques d’un côté et des réformistes de l’autre7, une partie du fort ressentiment des leaders quinzistes à l’égard de la Ligue de Rugby à XIII, s’articule aussi autour de cette question économique.

Sur les deux terrains, économique et idéologique, le XV est battu. Et comme nous l’avons déjà écrit, ce n’est qu’à la faveur du gouvernement fasciste de Vichy, qu’il survivra, à cette « guerre du rugby ». Son idéologie d’alors, basée sur le traditionalisme, ainsi que les parallèles eugénistes sur la « pureté » opérés par Voivenel, s’imbriquent quasi amoureusement dans la grille de valeurs de la Révolution nationale pétainiste. A un tel niveau de collusion entre l’État et la FFR, l’éradication du rugby à XIII n’a été qu’une formalité. Robert Fassolette ajoute : « l’antinomie XV-XIII, agit comme le révélateur des deux visions opposées de la société que sont le conservatisme et le modernisme.[…] un XIII isolé parce que novateur n’avait, en fait, pratiquement aucune chance de « survie » dans ce contexte vichyste de retour forcé aux valeurs traditionnelles

L’unité des élites sportives contre le XIII

Les instances du rugby à XV bénéficient d’appuis solides dans leur lutte contre le développement du mouvement treiziste. A tel point qu’il faut attendre 1938 pour que l’agrément de l’État n’arrive pour le rugby à XIII, avec Léo Lagrange et le Front Populaire. Mais le rugby à XV, n’arrivant pas en France à enrayer la popularité d’un jeu, beaucoup plus moderne, rapide et spectaculaire, s’en remet alors essentiellement à l’autorité du CNS, qui depuis 1934 refuse de reconnaître le rugby à XIII. Malgré l’incompréhension du Front Populaire, il tiendra ainsi jusqu’à la guerre. L’instabilité diplomatique et la guerre approchant ne permirent pas d’aboutir à la réforme du CNS, réforme appelée de ses vœux par le Ministre Jean Zay. Au sein du CNS, les appuis de la FFR sont nombreux. Elle peut compter sur une grande partie des présidents de fédération, dont Jules Rimet de la FFF.

Même si l’arrivée du Front Populaire lui offrira une meilleure exposition, le rugby à XIII doit localement affronter tout un tas de petites mesures mesquines découlant de l’accord passé entre diverses fédérations du CNS. Comme par exemple le fait d’étendre les radiations prononcées contre les joueurs français accusés de professionnalisme, comme Jean Galia, aux autres sports, conférant à ces sportifs un véritable statut de parias. La guerre faite au XIII repose sur une solidarité officialisée avant même que la moindre licence n’ait été signée dans ce sport et se formalise sous la forme d’un Pacte affinitaire passé entre les grandes fédérations amateurs8. Ce pacte a pour principal effet d’empêcher l’accès de certains complexes sportifs aux joueurs de rugby à XIII, en tous cas d’œuvrer à freiner son développement au maximum, et il a probablement empêché que le XIII ne devienne encore plus populaire.

Après la guerre, quasiment aucun des protagonistes de la suppression du rugby à XIII, pourtant collaborateurs d’un régime qui a commis des actes bien plus graves, n’ont vraiment été inquiétés. Le rugby à XIII, lui, a entamé un long chemin de croix.

En guise de conclusion, avec Robert Fassolette:

« Ayant mis le XIII à l’index avant-guerre, la grande famille du sport français avait silencieusement applaudi son interdiction, laquelle éliminait un risque majeur de perturbation de son fonctionnement fixiste; elle fit également tout, d’abord pour tenter de maintenir l’ukase vichyste au-delà de 1945, puis pour n’avoir à faire face ni à sa culpabilité ni à son fort gênant passé. Le Jeu à XIII arrangea donc bien les choses: sous couvert d’un retour en apparence démocratique de la pratique treiziste, il permettait d’exclure le Rugby à XIII comme objet de l’histoire. Si 1941 marque un tournant décisif dans la marche du Handball (qui) se propage à cadence accélérée comme les autres sports sous Vichy, cette même année restera aussi un tournant décisif, mais bien amer celui-là, pour le Rugby à XIII, lequel (434 équipes en 1939, puis anéanti) ne figure toujours pas, à ce jour, au programme de formation des enseignants d’EPS; le Handball (6 clubs civils alsaciens et 10 équipes scolaires en 1939, puis très pratiqué par l’occupant) est aujourd’hui un sport d’envergure depuis sa mise au programme en… 1941 et grâce à sa diffusion via l’EPS. Après huit ans de bataille juridique, dans une totale discrétion médiatique, les treizistes français ont légalement pu redonner son entière légitimité au Rugby à XIII (Cour de cassation, 4 juin 1993). »

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Notes:

1 « Il est encore dans la doctrine de la Révolution Nationale de donner à la jeunesse le goût de l’effort : non de l’effort pour le gain, mais de l’effort pour l’effort. C’est pourquoi, sur le plan national, seul, en sport, l’amateurisme doit subsister. ». Discours de Joseph Pascot. (L’indépendant du 4 mai 1942)

2 Décembre 1940 : élaboration de la Charte des Sports. C’est le 29 avril 1941 qu’est prononcé pour la première fois le serment de l’Athlète  « Je promets sur l’honneur de pratiquer le sport avec désintéressement, discipline et loyauté, pour devenir meilleur et mieux servir ma patrie. »

3 L’Auto, 4 octobre 1940, rapportant les propos de Jean Borotra, tenus la veille en conférence de presse.

4L’Auto, gros titre, à la une de l’édition du samedi 19 octobre 1940.

5 Fassolette, Robert, Histoire politique du conflit des deux rugbys en France, Paris, INSEP, 1996, p. 334.

6 News Chronicle, 22 novembre 1945.

7 Robert Fassolette, « XV-XIII: bases socio-historiques d’un siècle de professionnalisme « ovale » à deux vitesse » http://grenet.free.fr/fjtreize/Entraineurs/Documents/Bases_sociohistoriques_rugby.pdf

8 Robert Fassolette, « La modernité sportive assassinée par décret: la mort du rugby à XIII en 1941. » http://grenet.free.fr/fjtreize/Entraineurs/Documents/La_modernite_sportive_assassinee.pdf

 

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