Une petite histoire du catenaccio (partie 1): « Serrer les coudes et les rangs »

On associe souvent le catenaccio à l’italo-argentin Helenio Herrera, parce que sous ses ordres l’Inter de Milan du milieu des années 60 a été la meilleure équipe du monde. Il n’en fut en réalité qu’un « interprète » comme cela a déjà été écrit. Helenio Herrera, bien que fils d’un anarchiste et libre-penseur sévillan, incarne la réappropriation bourgeoise du catenaccio par les équipes milanaises des années 60. Même si avec ce système son équipe gagna beaucoup de titre, il en fut donc une sorte d’interprète contre nature, car le catenaccio est à l’origine un système de jeu d’équipe d’en-bas, de résistants. Bien sûr, en football les dispositifs et mises en place tactiques ont toujours été pensés dans une optique de rendement. Et cela qu’ils soient offensifs ou défensifs. Retour aux sources.

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Solid(ar)ité !

« – Demain, que le meilleur gagne.
– Nous espérons que non.« 

Nereo Rocco, entraîneur de la modeste équipe de Padoue qui s’apprête en 1956 à recevoir la grande équipe de la Juventus de Turin, répondant à un journaliste.

nereo-rocco-3La défense: l’apanage des « moins riches » et des « moins forts ». Une des expériences les plus marquantes du catenaccio, littéralement le « verrou » en italien,  est à mettre au crédit de Nereo Rocco, alors entraîneur de Padoue de 1953 à 1961. Après avoir fait monter le club de Série B en Série A en 54-55, son équipe atteint une troisième place en forme d’exploit lors de la saison de Calcio 57-58. D’autres verront de meilleurs symboles du catenaccio en Foni ou en Herrera qui ont gagné des titres en basant le jeu de leur équipe sur ce système. Mais c’est Nereo Rocco qui, dans ses années padouanes, incarne le mieux les valeurs originelles du catenaccio. Nereo Rocco avait conscience du potentiel de son équipe, de toute évidence moins armée que les autres. Il mit alors en place un système reposant sur un bloc-équipe bas et regroupé, et misa sur la solidité défensive. Entraîneur de l’équipe de la Triestina à la fin des années 40, il avait déjà expérimenté avec succès un système de jeu inspiré du « verrou » de l’autrichien Karl Rappan. Alors qu’à l’époque, la norme voulait que la défense soit composée de trois joueurs, l’idée de Rappan consista à enlever un milieu de terrain pour placer un joueur, libéré du travail du marquage, décroché derrière la défense. Ce joueur qu’on appelera un peu plus tard le « libero » (ou le « sweeper » pour les anglais), est une invention de Rappan, alors sélectionneur de l’équipe nationale suisse, lors de la Coupe du Monde 1938, en France. La Suisse de Rappan y élimina la sélection de l’Allemagne nazi (1-1 puis 4-2 lors du match rejoué), qui n’envisageait sûrement pas un tel affront, face à un adversaire réputé beaucoup moins fort. Karl Rappan expliqua cette innovation tactique par « le terrible état d’infériorité par rapport à ses voisins » dans lequel se trouvait alors son équipe. « J’étais certain que ma tactique nous rendrait moins dépendant de la qualité des individualités » appuyait-il alors.

Le chantier de la défense. C’est l’apparition d’une organisation tactique qui offre aux équipes moins armées une chance de déjouer la loi du plus fort. S’il avait suffit d’ajouter un défenseur et de le placer en retrait pour surprendre les cadors, ça se serait su et cette organisation défensive n’aurait eu aucun impact. Pour fonctionner, elle du s’appuyer sur des fondamentaux comme un marquage stricte ainsi qu’une solidarité collective supérieure. Il faut aussi avoir à l’esprit que dans l’immédiat après-guerre, la défense est encore un domaine en chantier dans le football. Rappan a cette idée révolutionnaire pour l’époque de renforcer cette zone avec l’ajout d’un joueur pour obtenir une plus grande stabilité défensive. En resserrant les espaces à l’arrière, son équipe se donnait alors les moyens de tenir et résister. Le rôle de ce joueur décroché est de créer une sécurité défensive supplémentaire. Il remplit un rôle de couverture, c’est à dire qu’il doit être à même de couper les trajectoires adverses quand le premier rideau défensif a été franchi. Par l’importance stratégique de son positionnement en retrait qui lui donne une vision d’ensemble du mouvement de ses partenaires, le libero a le statut de “patron de la défense”. Celui qui replace, souvent qui relance. Face à une défense positionnée très bas, marquer des buts devint une tâche plus compliquée pour l’adversaire. Ce système partait du principe de ne pas faire de la possession du ballon un objectif. Par contre, sa solid(ar)ité collective, et son bloc équipe plus compact et plus bas, pouvaient rendre cette possession stérile. Le catenaccio influença considérablement la tactique défensive, au-delà de ses adeptes. Le libero sera finalement adopté par un très grand nombre d’équipe, défensives comme offensives, jusqu’à sa disparition dans les années 90.

 

nVqIs7VSur le terrain, la solidarité n’a pas été inventée par le catenaccio. Toutefois le catenaccio en fit un élément essentiel à sa réussite. Il fut à la fois un des moyens qui permit à la théorie d’être appliquée sur le terrain, mais aussi une réfutation idéologique d’un football abusant du recours au talent individuel. Au-delà de l’innovation tactique, le poste de libero caractérise assez bien cette vision solidaire du dispositif de l’équipe. En quelques sortes, le libero a la charge de suppléer la ligne défensive quand elle est mise en difficulté par les passes en profondeur par exemple. Cette lecture du poste de libero porte néanmoins le défaut d’en faire le « patron » voire un sauveur potentiel. Une sorte d’avant-dernier rempart avant le fac-à-face avec le gardien de but qui a déjà aussi ce profil.  D’autre part, la solidarité ne peut être la propriété des seuls systèmes défensifs. Un système où « chacun travaille pour tous les autres et où la récompense finale est partagée équitablement entre tous: c’est ainsi que je vois le football et c’est ainsi que je vois la vie. » Ces mots de Bill Shankly, loin d’être un fan du bétonnage, expriment pourtant à merveille la philosophie devant soutendre tout jeu défensif. Aujourd’hui, la solidarité semble encore être acquise comme une évidence du football et des sports collectifs. Mais l’hyper spécialisation des postes et l’individualisation des carrières ont tendance à l’effriter à grande vitesse et à reléguer l’équipe derrière la somme des individualités qui la compose.

Des tréfonds au sommet

ivanoblasonPrécurseurs. Des systèmes de jeu ultra-défensifs avaient déjà été expérimentés auparavant. On peut dire que le catenaccio est le fruit d’une révolution progressive dans un football où les systèmes du WM (en 3-2-2-3) et du WW (en 2-3-2-3) dominaient la tactique. Outre le « verrou suisse », le « béton » du Stade Français coaché alors par un certain Robert Accard, est aussi mentionné comme un ancêtre du catenaccio. Accard base son système défensif sur un marquage serré et individuel, qu’on retrouvera plus tard dans le « verrou » puis dans le catenaccio. Comme cela a été évoqué plus haut, c’est à Rappan qu’on doit l’idée de décrocher un joueur derrière la ligne de trois défenseurs dans un 1-3-3-3, pour l’époque, aussi farfelu que novateur. Ce système, passé à la postérité de manière discrète, a, ni plus ni moins, posé les bases tactiques du catenaccio qui sera perfectionné en Italie, à partir de la fin des années 40. Là encore Rocco trouva sûrement de l’inspiration chez deux autres adeptes de l’organisation ultra-défensive: Giuseppe Viani, dit Gipo, entraîneur de la Salernitana de 1945 à 1948 (qui donna son nom au « vianema » immortalisant le jeu défensif pratiqué sous sa houlette) et Alfredo Foni qui à la tête de l’Inter Milan ramènera deux scudetti consécutifs en 52/53 et 53/54. Cet Inter construisit ses succès en se basant sur une défense hermétique évoluant devant celui qu’on considère encore comme le premier véritable spécialiste du poste de libero de l’histoire du Calcio: Ivano Blason – que Nereo Rocco avait aussi eu sous ses ordres lors de l’épopée de Triestina (saison 46-47). La saison 57-58 du club de Padoue constitue l’apogée du catenaccio dans sa version originale et originelle. Une équipe a priori moyenne parvint à déjouer les pronostics et se hisser sur le podium au milieu des favoris. A partir de là, ses heures étaient comptées. Les grosses cylindrées allaient user le filon et le roder sur la scène européenne avec succès.

5-4-1catenaccioDétournement et reprise en main bourgeoise. Les réussites régulières de Nereo Rocco et de son catenaccio, à la tête d’équipes d’outsiders ont achevé de convaincre certains dirigeants de grands clubs de recourrir à ce système. La dernière grande équipe italienne était alors le « Grande Torino » qui, de 1946 à 1949, remporta quatre titres de champion consécutifs en pratiquant un football offensif. Cette génération faisait alors office de référence en terme de style de jeu. Mais l’intégralité de l’équipe périt en 1949 dans un accident d’avion, aussi appelé « Tragédie de Superga ». Orphelins de cette référence, c’est dans cette période de remise en cause que sont apparus des sortes d' »interprètes contre-nature » du catenaccio. A savoir certaines artilleries lourdes du Calcio comme le Milan AC ou l’Inter d’Helenio Herrera. Nereo Rocco, en devenant entraîneur du Milan AC en 1961, a contribué à transposer chez les Rossoneri le système qui lui permettait de résister aux équipes plus fortes quand il dirigeait les équipes d’outsiders qu’étaient Triestina ou Padoue. Même s’il va lui permettre de connaître une période riche en titres, le Milan AC sortait malgré tout déjà d’une décennie faste. Avec plusieurs titres de champion d’Italie à la clé (51, 55, 57 et 59) ainsi qu’une finale européenne en 1958. C’était donc déjà une place forte du football italien. Fort de cet héritage récent, Rocco poursuivra l’élan apportant en plus au club son premier titre européen des Clubs Champions en 1963. Quant à Herrera, il reste, aujourd’hui encore, l’emblème favori des thuriféraires du catenaccio, par son adaptation qui a mené son équipe au sommet du Monde. C’est à lui néanmoins qu’on doit la renommée médiatique du catenaccio. Renommée pour le moins négative. Coach du club phare de la bourgeoisie lombarde qu’est l’Inter, il a remporté trois scudetti, deux fois la Coupe d’Europe des Clubs Champions et deux fois la Coupe Intercontinale, entre 62 et 66. Là où les équipes cadenassaient derrière en espérant exploiter une faille chez un adversaire plus puissant dans beaucoup de domaines, Herrera, qui avait un effectif très talentueux et fourni en individualités brillantes, a perfectionné le schema du catenaccio par un usage méthodique de l’arme de la contre-attaque. Avec les joueurs adaptés, la mise au point de la contre-attaque est une amélioration conséquente de l’efficacité offensive du catenaccio. C’en est une évolution logique et caractéristique de son appropriation « bourgeoise ». C’est cette adaptation qui est passée à la postérité comme la marque de fabrique du football italien. C’est ce modèle qui représente aujourd’hui le catenaccio dans l’imaginaire collectif. Ces victoires 1 à 0 grattées en ayant donné l’impression de subir, qui ont laissé l’image déformée d’un système de jeu fait pour les plus « faibles ». Ce catenaccio où était défendu que l’organisation et les valeurs collectives étaient la seule voie possible pour espérer vaincre un adversaire plus fort.

Quand en 1982, l’Italie remporte le Mundial espagnol, la marque de fabrique défensive du football italien est assis au sommet du monde. Toutefois, le jeu pratiqué ne s’appuie plus sur un catenaccio à proprement parler, mais sur un système hybride appelé la « Zona Mista » (Zone Mixte), qui se veut aussi une réponse tactique au « Football Total » des Pays-Bas de Rinus Michels. Aujourd’hui des coachs comme José Mourinho ou Diego Simeone, coqueluches des médias, s’inscrivent, par le football ultra réaliste qu’ils prônent, en parfaits continuateurs de cette tradition qui trouve sa source dans le catenaccio.

 

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