Un maillot pour l’Algérie: l’histoire de l’équipe du FLN en bande dessinée

Saluons l’initiative des auteurs brestois Bertrand Galic et Kris accompagnés au dessin par le belgo-catalan Javi Rey, qui nous gratifient d’un bel ouvarge historique et accessible sur une page de l’histoire de la lutte pour la libération de l’Algérie: l’équipe de football du FLN, première sélection nationale algérienne, appelé aussi le « Onze de l’indépendance ». Car si cet épisode historique, est souvent présenté en France à travers l’histoire singulière de Rachid Mekhloufi, c’est bien d’une équipe dont il s’agit. Cette BD est l’occasion de revenir sur ce collectif d’hommes, sportifs professionnels, qui plaquèrent ce quotidien privilégié pour un intérêt supérieur: l’indépendance d’une nation opprimée par la domination coloniale. En Europe de l’Est, en Asie, au Moyen-Orient, l’équipe du F.L.N. disputa 62 matchs en quatre ans.

Le Onze de l’indépendance: vitrine du FLN et acteur de la Libération

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Un maillot pour l’Algérie  (Collection « Aire Libre » – 106 pages) Javi Rey, Bertrand Galic et Kris

Phase d’intensification de la Guerre d’Algérie

Au printemps 58, la contre-guérilla menée par l’armée française contre les insurgés algériens cause d’importantes pertes au sein du F.L.N, le Front de Libération Nationale, du nom de l’organisation politico-militaire qui mène la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. La célèbre bataille d’Alger, qui a duré officiellement de janvier à septembre 57, est présentée comme une importante défaite militaire du F.L.N. Les habitants de la Casbah, quartier arabe d’Alger, ont littéralement été livrés aux troupes parachutistes françaises. S’ensuivit de nombreux assassinats et disparitions, concernant plus de 3000 algériens, ainsi qu’un recours systématique à la torture. Ce que le pouvoir français n’appelle pas encore « Guerre d’Algérie » est entré dans une phase d’intensification. Dans la même période, les rivalités qui animent les forces indépendantistes se soldent par plusieurs règlements de compte meurtriers entre le F.L.N. et ses rivaux, mais aussi au sein même du F.L.N., en proie à une crise politique. La libération du pays est alors d’autant plus incertaine que sur le plan militaire, les premiers mois de l’année 58 sont durs pour l’Armée de Libération Nationale (branche armée du F.L.N.) qui voit plusieurs de ses katibas être vaincues aux abords des frontières, même si elle parvient quand même à provoquer en retour d’importantes pertes dans les rangs des paras.

De la Bataille d’Alger à la bataille sur le terrain de l’hégémonie culturelle

bataille-d-alger-1971-08-gMême affaibli par ces revers, le mouvement indépendantiste ne désarma pas. En métropole, le gouvernement socialiste était mis en difficulté par plusieurs affaires. La situation politique était pour le moins instable et le F.L.N. qui possèdait un solide réseau en France compte bien en profiter. On dit que c’est après la Bataille d’Alger qu’est née l’idée de bâtir une équipe de football qui effectuerait une tournée internationale pour promouvoir l’indépendance. Pourtant, il existait déjà une équipe qui représentait l’A.L.N. Elle était composée de joueurs évoluant en Algérie ou en Tunisie. Entre mai 1957 et avril 1958, elle disputa de très nombreuses rencontres au Maghreb et au Moyen-Orient, remportant 42 victoires et récoltant d’importantes sommes visant à soutenir la lutte pour l’indépendance. Mais sans faire injure à ces véritables pionniers, le projet du F.L.N. était de frapper un grand coup en montant équipe autour de stars algériennes du championnat de France, dont certaines sont même des internationaux tricolores comme le monégasque Mustapha Zitouni. Le choix du Printemps 58 pour accélérer la création de l’équipe prend aussi son importance quand on sait que se préparait la Coupe du Monde en Suède, à laquelle devait se rendre l’équipe de France au mois de juin. Outre Zitouni, Rachid Mekhloufi devait en toute logique faire aussi partie de la liste.

Avec la création de cette équipe, le F.L.N. cherchait concurrencer l’hégémonie culturelle de la France colonialiste. Par le sport, générateur de passions, il espérait étendre l’influence indépendantiste et surtout montrer au peuple algérien, par ce symbole qu’incarne l’équipe nationale, que la libération du pays était en marche. Et ce malgré les revers militaires, les exactions des paras, la répression et les disparitions. Les succès du « Onze de l’Indépendance » jouèrent un grand rôle sur le moral des fellaghas. Le Kassaman, hymne algérien, a pu, au gré de leurs tournées aux quatre coins du globe, résonner à chacun de leurs matchs. De l’avis de Ferhat Abbas, président du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (G.P.R.A.), cette équipe « fit gagner dix ans à la cause algérienne ».

Naissance de la sélection nationale algérienne

équipeFLNTout s’accélèra au début du mois d’avril 58. La tâche de recruter les joueurs et mettre sur pied cette équipe fut confiée à Mohamed Boumezrag, qui était à la tête de la ligue « régionale » algérienne au sein de la FFF. Ancien joueur professionnel dans les années 30, notamment à Bordeaux et au Red Star, Boumezrag connaît la plupart des algériens du championnat de France. Mais il doit être discret et ne surtout pas éveiller les soupçons. Pour mener à bien sa mission dans le plus grand secret, il put s’appuyer sur des proches comme Mokhtar Arribi, jeune retraité et entraîneur de l’Olympique Avignonnais. Les contacts furent pris, et la plupart des joueurs, qui s’acquittaient par ailleurs déjà de l’impôt révolutionnaire, donnèrent leur accord. D’autres comme Khennane Mahi du Stade Rennais, déclinèrent par crainte. Rendez-vous est donné à tous le 14 avril à Rome.

Comme le raconte bien Un maillot pour l’Algérie, ce sont d’abord seulement dix joueurs qui parviennent à joindre la Tunisie, via la Suisse et l’Italie. A Tunis, ils retrouvent le leader nationaliste Ferhat Abbas, et le président tunisien Habib Bourguiba. La Tunisie, fraîchement indépendante depuis 1956, soutient le mouvement indépendantiste. Arrivés à bon port, les joueurs mesurent peu à peu la responsabilité qui est la leur. Leur « désertion » est dans tous les médias. Ils savent maintenant que s’ils reviennent un jour en France, rien ne sera plus pareil.

Abderrahman Boubekeur, Mustapha Zitouni, Abdelaziz Ben Tifour et Kaddour Bekhloufi (Monaco), Abdelhamid Kermali (Lyon), Rachid Mekhloufi (Saint-Etienne), Amar Rouaï (Angers), Mokhtar Arribi (Avignon), Abdelhamid Bouchouk et Saïd Brahimi (Toulouse) sont les dix footballeurs qui parvinrent à quitter clandestinement la France. Ils constituent la base de ce fameux « Onze de l’Indépendance » historique. L’arrestation d’Hassen Chabri à la frontière italienne ainsi que celle de Mohamed Maouche, limite dans un premier temps le nombre de « déserteurs » du championnat de France à dix. Pour compléter l’équipe, Khaldi Hammadi un compatriote qui évolue dans le championnat tunisien, est appelé en renfort. Plusieurs autres joueurs leur emboîtèrent le pas quelques mois plus tard. Parmi eux, outre Chabri et Maouche qui finirent par arriver, les frères Mohamed et Abderrahmane Soukane du HAC, « Mazouza » de Nîmes et Abdelhamid Zouba de Niort, comptèrent parmi les premiers renforts. Mais aussi Ali Doudou gardien de but du club local de Bône (un des rares clubs musulmans d’Algérie) et gardien de la première équipe nationale indépendantiste de l’A.L.N. Cette équipe qu’il convient de ne pas oublier, qui joua son dernier match le 4 avril 1958 en Jordanie et qui mériterait aussi sa BD.

L’équipe du F.L.N. racontée dans seulement quelques ouvrages

Le mérite d’Un maillot pour l’Algérie est de rendre cette page d’histoire un peu plus accessible. Dans le même registre que la série de documentaires Les Rebelles du foot, dont un numéro a été consacré à Rachid Mekhloufi. La BD aussi fait du stéphanois originaire de Sétif son acteur principal. C’est le petit reproche scénaristique qu’on pourrait faire aux auteurs. Mais globalement, on découvre quand même à travers ce livre les visages d’Amar Rouaï, Hamid Kermali, Mustapha Zitouni ou encore Abdelaziz Ben Tifour, que les jeunes générations ont peu de chances de croiser par ailleurs. Sauf à se plonger dans les quelques ouvrages consacrés à l’histoire du onze de l’indépendance : L’indépendance comme seul but de Kader Abderrahim et Dribbleurs de l’indépendance du journaliste Michel Nait-Challal tous deux sortis en 2008, à l’occasion des 50 ans de cette équipe.

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