Trois footballeurs abertzales au coeur de la « transition démocratique »

Ce 5 décembre 1976, dans une Espagne post-franquiste en pleine « transition démocratique », l’ancien stade Atotxa de San Sebastián vit un moment politique très fort. Les deux équipes, la Real Sociedad qui évolue à domicile et l’Athletic Bilbao, font leur entrée sur la pelouse derrière le drapeau basque, la ikurriña, alors interdit de cité et dont l’exhibition en public est encore considérée par l’Etat espagnol comme un acte criminel. Les capitaines des deux équipes Inaxio Kortabarria et « Txopo » Iribar, avancent en tête, tenant chacun un coin du drapeau. Sur la photo, entre les deux capitaine, en tenue civile caché derrière le drapeau cousu main, se trouve Josean de la Hoz, joueur de la Real, non retenu pour l’occasion, mais acteur majeur de cette action. Les deux équipes rivales, fleurons du football basque, et institutions culturelles par lesquelles la revendication indépendantiste put indirectement perdurer sous la dictature franquiste, pénètrent sur le pelouse dans un élan d’unité. Le stade archi-comble fut saisi d’une émotion difficilement transferable à l’écrit et fit passer l’enjeu sportif du derby au second plan. L’intégralité des joueurs des deux équipes étaient en accord avec cette action dont les têtes pensantes sont au premier rang sur la célèbre photo. Portrait de trois protagonistes de ce moment historique.

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Inaxio Kortabarria

inaxiokortabarriaNé dans le Gipuzkoa à Mondragón, Inaxio Kortabarria Abarrategi n’a eu que quelques kilomètres à faire pour aller effectuer sa formation de footballeur à la cantera de la Real Sociedad, dans la ville de Donostia-San Sebastian. Le maillot rayé bleu et blanc des Txuri-Urdin est une seconde peau et c’est le cas de le dire. Après avoir évolué trois saisons dans la réserve du club, le Sanse C.F., il débute au sein de la défense centrale de l’équipe première en 1971, à 21 ans.  Enfant du club, il y jouera quatorze saisons, dont plusieurs comme capitaine, jusqu’à la fin de sa carrière. Quatorze saisons durant lesquelles il marqua l’histoire sportive des Txuri-Urdin qui connurent leur âge d’or entre 80 et 83, avec deux titres de Champions d’Espagne (81 et 82), une Supercoupe d’Espagne (82) et une demi-finale de Coupe des clubs champions européens (83). Comme tous les joueurs cette génération marquée autant par les titres que ce fameux match où fut sortie la ikuriña, il est entré dans la légende du club évidemment, mais aussi du football basque et bien sûr du mouvement abertzale en général. En 1977, Inaxio Kortabarria fut aussi le premier joueur à assumer de refuser de porter le maillot de la sélection espagnole pour raisons politiques ouvrant la voie aux Oleguer Presas le Catalan, ou encore Nacho Fernández le Galicien, eux aussi sympathisants indépendantistes et qui déclarèrent ne pas souhaiter porter le maillot de la Roja. A la différence que Kortabarria était un premier choix pour le sélectionneur d’alors, Laszlo Kubala, et qu’il avait déjà été capé à quatre reprises quand il refusa la sélection. La Roja dut alors se résigner à se passer d’un des tous meilleurs défenseurs centraux de la péninsule, à un an du Mundial en Argentine. Il fut logiquement de la partie lors du retour de la sélection basque dont il porta 2 fois le maillot en 1979. Manière pour lui de continuer de manifester son attachement politique au Pays Basque par le biais du football. rapport à sa terre. Ami proche de l’etarra Txomin Iturbe (mort en 1987), originaire de Mondragón lui aussi, Inaxio est plus qu’un simple compagnon de route de la gauche abertzale.

Joxean De La Hoz

delahozJoxean De la Hoz Uranga est probablement un footballeur plus modeste que ses deux autres camarades. Natif de Getaria dans la province du Gipuzkoa, c’est à la cantera de la Real Sociedad qu’il effectue sa formation de footballeur. Comme Inaxio Kortabarria il resta fidèle à son club formateur tout au long de sa carrière. Pour le club de San Sebastián-Donostia, il jouera en tout et pour tout 76 matchs entre 1972 et 1978. D’ailleurs, cette saison 76/77 où eut lieu le « derby de la ikurriña« , il ne prit part qu’à trois rencontres.  Mais le nom de Joxean, diminutif basque de José Antonio, reste gravé dans les mémoires car il est le principal instigateur de l’introduction de la ikuriña dans le stade de Atotxa. C’est d’ailleurs sa soeur qui l’a cousue à la main. Joxean de la Hoz se chargea de l’amener au stade malgré la fouille de sa voiture par la Guardia Civil. A la fin de sa carrière, il devint avocat et notamment, avocat du parti Herri Batasuna. A se titre il intervint dans les négociations concernant le kidnapping de l’industriel basque Andrès Gutiérrez Blanco, par E.T.A. Celui-ci fut relaĉhé contre la somme de 190 millions de pesetas après 46 jours de captivité. Ceci valut à Joxean de la Hoz d’être incarcéré. En 1994, la Justice espagnole, qui considéra qu’il ne fut pas un simple « négociateur » mais qu’il eut un plus grand degré d’implication dans le rapt du patron et l’extorsion de fonds, le condamna à 8 ans de prison pour participation à un groupe armé et séquestration. Il ne resta néanmoins « que » six mois incarcéré, sollicitant une grâce, qu’il obtint finalement en 2009 après 15 années de procédure judiciaire.

Joxe Anjel Iribar, dit « Txopo »

txopoOn peut dire que Joxe Anjel Iribar Kortajarena, appelé « Txopo », fut aussi le joueur d’une seule équipe, l’autre fleuron du football basque, l’Athletic Bilbao. Même si a priori, étant lui aussi du Gipuzkoa, il aurait du jouer pour les Txuri Urdin, mais le club donostien ne le retint pas. Il joua alors une saison en 2e division au C.D. Baskonia, le club de la ville de Basauri, avant d’être acheté en 1962 un million de pesetas par l’Athletic Bilbao. Pour les Leones de l’Athletic il disputa 614 matchs en 18 saisons entre 1962 à 1980. De quoi l’élever au rang de légende du club. Au coeur de la dictature franquiste, Iribar fut aussi sélectionné à 49 reprises en équipe nationale d’Espagne entre 1964 et 1976. Il remporta à ce titre le Championnat d’Europe des Nations de 1964 organisé en Espagne, où il joua la finale face à l’U.R.S.S de Lev Yashin, une de ses idoles. « A cette époque, dit-il, beaucoup de choses étaient passées sous silence. Un nombre important de gens ne savait même pas le rôle qu’avait pu jouer le Pays Basque durant la guerre et l’après-guerre. Pas même que la tournée que fit la sélection du Pays Basque à travers l’U.R.S.S., le Mexique, l’Amérique du Sud et même l’Europe [en 1937 et 1938 ndlr]. Cette histoire était totalement méconnue. Il arrivait que quelqu’un en chuchote quelque chose clandestinement, mais il fallait être très prudent car tout cela subissait une grosse persécution. En réalité, nous vivions dans l’incertitude car il n’y avait aucune liberté, ni de la presse, ni d’expression… Il n’y avait pas d’autres choix, soit tu jouais, soit tu t’en allais. »  Quand Inaxio Kortabarria vint le trouver avant le match pour lui proposer l’action de sortir publiquement la ikurriña, il en fit part à ses partenaires leones. Si le onze de Bilbao s’engageait dans cette action revendicative, il voulait que le vestiaire soit d’accord à l’unanimité. Ce fut le cas. Quelque temps après ce match, un journaliste lui demanda s’il était espagnol, il hésita un temps avant de lui répondre: « Je suis ce que je suis, et je suis de ma terre. » On le retrouva ensuite à la création du parti Herri Batasuna, né en 1978 comme une coalition de partis marxistes ou socialistes issus de la gauche et de l’extrême-gauche abertzales. « Txopo » y participe en tant que membre d’un regroupement indépendant de soutien, la « Junta de apoyo », créé sous l’impulsion d’un des leaders historiques du nationalisme basque, Telosforo Monzón. Après quelques années, « Txopo » quitta la coalition.

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A retrouver sur Les Cahiers d’Oncle Fredho la série « L’aile gauche: les sportifs révolutionnaires »:

N°1 – Paolo Sollier, le footballeur-ouvrier

N°2 – Paul Breitner, à demi Mao

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