16 juillet 1974: Le Tour de France reçoit le bonjour des GARI

Ce 16 juillet 1974, le réveil est un peu difficile pour les organisateurs du Tour de France, Jacques Goddet en tête. Plusieurs véhicules du Tour posté à Saint-Lary-Soulan ont explosé dans la nuit.  Un attentat revendiqué par les GARI, les Groupes d’Action Révolutionnaires Internationalistes, formés dans la continuité de groupes autonomes anti-franquistes, en solidarité à plusieurs militants emprisonnés, dont Salvador Puig Antich, arrêté en septembre 1973 et garroté le 2 mars 1974. La période allant du procès des inculpés de Barcelone à l’éxécution de Puig Antich, fut une période d’intense solidarité active à base d’attentats ciblés ou de braquages de banque. Après l’éxécution de Puig Antich, il s’agissait d’empêcher que toute nouvelle condamnation à mort soit prononcée contre les militants révolutionnaires incarcérés et d’éxiger leur libération. Les GARI furent actifs sous cette forme de janvier à août 1974. L’action contre le Tour intervient donc à la fin de cette courte histoire, puisque les GARI s’auto-dissolvent lors du mois d’août 1974.

Le Tour de France: «Un événement hautement spectaculaire et bassement commercial».

voituresTour-page-001Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1974, quatre explosions retentissent à Saint-Lary-Soulan visant de trois véhicules du Tour, dont ceux des équipes espagnoles engagées KAS et La Casera, ainsi qu’une fourgonnette de l’AFP. Eddy Merckx a-t-il été perturbé dans son sommeil? Raymond Poulidor en a-t-il fait des cauchemars. A priori non. Ces deux-là ont-ils entendu parler des GARI? La presse n’a pas manqué d’interroger « Pou-Pou », l’idole des français, à propos de l’action incendiaire de la nuit précédente. Le cycliste s’est alors fait le docile porte-parole de l’ordre et de la séparation du sport et de la politique: «Je ne comprends pas pourquoi ils manifestent, surtout que la caravane du Tour de France n’a rien à voir là-dedans». Les GARI avaient pourtant laissé sur place un tract explicatif, déposé à la fois à Paris et dans les Pyrénées-Orientales, qui aurait pu corriger la fausse candeur de Poulidor, un des héros de «cet évènement hautement spectaculaire et bassement commercial que représente le Tour de France». Ce type d’évènement très populaire est toujours une bonne occasion de rappeler la situation des camarades encore otages des machoires carcérales de l’Etat franquiste. Tout cela n’a pas empêché les coureurs de s’asseoir sur la selle au départ de l’étape reliant Saint-Lary au Col du Tourmalet, la 17e de ce Tour de France. Notamment les cyclistes espagnols engagés sur la Tour à qui le tract s’adressait en partie: «Nous conseillons aux participants espagnols d’abandonner la course s’ils ne veulent pas être traités en tant que représentants conscients du franquisme, auquel cas nous serions oblgés d’agir en conséquence, ce qui pourrait se révéler extrêmement désagréable pour eux». Après tout, ces quatre « boum » n’ont finalement pas menacé tant que ça le spectacle du peloton. Mais ils ont permis d’attirer l’attention sur la répression des militants révolutionnaires en Espagne. Histoire de rendre l’étape un peu spectaculaire, les GARI avaient aussi entreposé au milieu de la route entre Barèges et le Tourmalet, des troncs d’arbre tronçonnés peu avant.

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Extrait du journal télévisé parlant de l’action sur le Tour de France

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Le tract revendiquant l’action sur le Tour de France

«

En intervenant sur le Tour de France, nous dénonçons, en même temps que la complicité des organisateurs et des coureurs des pays démocratiques qui n’hésitent pas à inviter et à côtoyer les représentants du fascisme espagnol, l’événement hautement spectaculaire et bassement commercial qu’il représente.
On nous dit que le sport est apolitique. Et pour cause: pendant la durée de ces jeux on détourne la conscience de millions d’individus des problèmes que nous pose notre survie dans la survie dans le système, qu’il soit démocratique ou fasciste.
Le sport dépolitise les individus (dans le sens des problèmes sociaux) et permet donc aux gouvernements de souffler. Au service du pouvoir, il contribue , au même titre que tous les autres tranquillisants proposés par le système à notre propre asservissement. Quand au sport, on se demande ce qu’il vient faire dans une compétition où la majorité des concurrents sont réduits au rôle d’esclave, au profit d’un soi-disant chef de file robot un peu plus perfectionné que les autres. En servant de support publicitaire aux magnats de la finance, les sportifs de notre époque ne sont que des pions sur le marché financier… dont on peut disposer, comme de simples objets qu’ils sont et se débarrasser dès qu’ils ne sont plus rentables.
Nous conseillons aux participants espagnols d’abandonner la course s’ils ne veulent pas être traités en tant que représentants conscients du franquisme, auquel cas nous serions obligés d’agir en conséquence, ce qui pourrait se révéler extrêmement désagréable  pour eux. Les actions de ce soir n’étaient qu’un avertissement.
Nous conseillons également aux coureurs démocratiques de manifester leur opposition, face aux représentants du fascisme. En agissant pour une fois en tant qu’individus responsables et conscients, ils nous éviteront de prendre les mesures qui pourraient se révéler désagréables pour eux aussi.

»

(Les GARI: 1974, la solidarité en actes, édité par le CRAS)

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Première série d’attentats revendiqués GARI pour éxiger la libération des camarades du MIL emprisonnés

Salvador Puig Antich. Militant révolutionnaire au sein du groupe armé autonome MIL, engagé dans la lutte contre le franquisme au début des années 70. Condamné à mort, il a été garroté le 2 mars 1974.
Salvador Puig Antich. Militant révolutionnaire au sein du groupe armé autonome MIL, engagé dans la lutte contre le franquisme au début des années 70. Condamné à mort, il a été garroté le 2 mars 1974, supplice réservé aux prisonniers de droit commun.

Ces attaques dans le cadre du Tour de France s’inscrivaient dans le cadre d’une première série d’intensification de la campagne de solidarité active avec les militants révolutionnaires emprisonnés. Ceux du MIL, groupe autonome de lutte armée, imprégné de conseillisme et d’anarchisme, et prônant l’action directe pour lutter contre la dictature franquiste. L’une des ambitions du groupe, auquel a aussi activement participé le militant français Jann-Marc Rouillan, était notamment d’approvisionner les caisses de grève via des braquages de banques, plus justement appelés des « expropriations ». Ainsi le 15 juillet, au petit matin, en Andorre, la société de Télécommunication de l’Etat espagnol et la Viguerie épiscopale étaient visés. Le soir c’est une bombe qui explose dans un train, vide de tout occupant, censé assurer le trajet Paris-Irun-Madrid. Le même jour à Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales), c’est un pylône supportant la ligne THT traversant la Catalogne qui est saboté. Et la même nuit que les voitures du Tour, ce sont treize cars de pélerins venus d’Espagne qui sont incendiés à Lourdes. Le 18, un autre pylône soutenant une ligne THT est saboté à l’explosif à Biriatou (Pays Basque). L’éxécution de Salvador Puig Antich le 2 mars 1974, par le supplice du garrot datant de la Sainte-Inquisition médiévale, donne au combat des GARI comme priorité qu’aucun autre camarade du MIL ne subisse le même sort, principalement Oriol Solé Sugranyes et José Luis Pons Llobet, surnommé « Queso », emprisonnés et dans l’attente de leur procès prévu les 23 et 24 juillet à Barcelone. Tous deux ont été arrêtés après l’expropriation de la banque de Bellver de Cerdanya et un échange de tirs avec la Guardia Civil, le 15 septembre 1973, puis torturés lors de leurs interrogatoires. Quelques jours plus tard, Maria Mateos Fernández, compagne de Pons Llobet, fut arrpetée et durement interrogée dans les locaux du commissariat de la via Layetana. Puis l’arrestation de Santi Soler Amigó, dit « Petit », à son domicile, où la police trouva des notes attestant d’un rendez-vous, fut déterminante dans celle de Salvador Puig Antich le 25 septembre 1973. Se rendant au rendez-vous où la police l’attendait, Salvador fut pris au piège et grièvement blessé par balle. Lors de son interpellation, un flic fut tué dans des conditions floues.

Puig Antich, Solé Sugranyes, Pons Llobet, Mateos Fernández et tous les autres

Militant anarchiste du MIL, arrêté en compagnie de José Luis Pons Llobet. Il s'évade de faon spectaculaire de la prison de Ségovie en avril 1976 et est abattu peu après par la Guardia Civil.
Militant anarchiste du MIL, arrêté en compagnie de José Luis Pons Llobet. Il s’évade de façon spectaculaire de la prison de Ségovie le 5 avril 1976, avec Pons Llobet et 27 autres prisonniers et est abattu le lendemain par la Guardia Civil à proximité de la frontière française.

Puig Antich, Pons Llobet et Mateos Fernández furent jugés ensemble pour le braquage d’une banque à Barcelone au cours duquel éclata une fusillade en mars 1973, et Puig Antich eut à répondre en plus de l’accusation de meurtre du policier mort lors de son interpellation. Le procès eut lieu en janvier 1974 et fut mené par un tribunal militaire d’exception, composé uniquement d’officiers de l’armée. Le tribunal condamna Puig Antich à la peine de mort, José Luis Pons Llobet à 30 ans de prison et Maria Mateos Fernández à 6 ans. Peines confirmées quelques semaines plus tard par le Conseil Suprême de la Justice Militaire. Les GARI se forment alors et doivent faire vite vu le peu de temps qu’il leur est imparti. L’idée de l’enlèvement d’une personnalité liée au régime franquiste devant servir de monnaie d’échange fait son chemin, mais les militants qui oeuvrent en coordination sur le territoire français sont aussi en but à la répression, et plusieurs arrestations ont lieu dans les milieux anarchistes. Et malheureusement, malgré le mitraillage de la voiture du chancellier du Consulat d’Espagne à Toulouse le 23 février, l’éxécution de Salvador Puig Antich ne put être empêchée. Malgré la douleur de ses nombreux camarades, les actions ne doivent pas s’arrêter, car s’approche le procès d’Oriol Solé Sugranyes et de José Luis Pons Llobet, à nouveau jugé, cette fois-ci pour l’expropriation de Bellver de Cerdanya et la fusillade qui s’en suivit le 15 septembre 1973. Le plan d’enlèvement se concrétise début mai avec le rapt, par un commando millimétré, de Baltasar Suarez, directeur de la Banque de Bilbao à Paris. «Après l’éxécution de Puig Antich est apparue l’inefficacité de toutes les protestations pacifiques» exprimeront les GARI dans un communiqué. Le banquier Suarez fut relâché par ses ravisseurs le 22 mai contre rançon. Dans la foulée, une vague d’arrestations eut lieu en France, la police détenant 9 personnes qu’elle suspectait d’être impliquées dont Octavio Alberola et Lucio Urtubia. Lors du procès d’Oriol et José Luis les peines furent extrêmement lourdes. Oriol fut condamné à 48 ans de prison et José Luis à 21 ans qui s’ajoutèrent à sa condamnation à 30 ans écopée lors du procès de janvier.

José Luis Pons Llobet, membre actif du MIL, arrêté en compagnie d'Oriol Solé Sugranyes en septembre 73. Jugé une première fois en compagnie de Puig Antich, il prit 30 ans. Puis dans un second procès avec Oriol, il prit 21 ans supplémentaires, à chaque fois pour des expropriations de banques. Il s'évada de la prison de Ségovie le 5 avril 1976, avant d'être arrêté le lendemain matin.
José Luis Pons Llobet, membre actif du MIL, arrêté en compagnie d’Oriol Solé Sugranyes en septembre 73. Jugé une première fois en compagnie de Puig Antich, il prit 30 ans. Puis dans un second procès avec Oriol, il prit 21 ans supplémentaires, à chaque fois pour des expropriations de banques. Il s’évada de la prison de Ségovie le 5 avril 1976, avant d’être arrêté le lendemain matin.

Deuxième série d’attentats et fin des GARI sous cette forme

La condamnation à mort fut évitée, mais qu’est-ce qu’une condamnation à 50 ans de prison sinon une mort lente? Deux jours après le procès, une nouvelle série d’actions et d’attaques commence. Dès le 26 juillet dans la nuit la Banque d’Espagne de Nîmes est soufflée par un attentat. Le lendemain à Toulouse c’est au tour du Consulat d’Espagne d’être pris pour cible par plusieurs charges explosives. A propos du Consulat, un des participants aux actions de ces années-là confia: «Depuis des années il avait été et était toujours le but de nombreuses manifs, quelques fois dispersées violemment, dont les dernières après l’éxécution de Puig. C’était donc le la lutte générale du mouvement antifranquiste de la région qui en avait fait, année après année, la cible principale. Et nous GARI, nous nous devions de l’atteindre d’une manière à la hauteur de ce qu’il représentait pour tous.»  Oriol et José Luis, tous les deux enfermés dans la même prison à Ségovie, s’évaderont de façon fracassante le 5 avril 1976 en compagnie de 27 autres prisonniers dont 24 sont membres de l’E.T.A. (Euskadi Ta Askatasuna), l’organisation de lutte armée pour l’indépendance du Pays Basque. Tous ces prisonniers qui s’évadèrent par un tunnel creusé pendant quatre mois, cumulaient plus de 1500 années de prison en terme de condamnations. Dès le lendemain José Luis Pons Llobet est arrêté. Il sera libéré en juillet 1977, à la faveur de la loi d’amnistie. Oriol Solé Sugranyes est abattu par la Guardia Civil à quelques centaines de mètres de la frontière française vers le Col de Ronceveaux. La coordination GARI s’était elle autodissoute sans bruit dans le courant du mois d’août 1974. Mais la répression contre nombre de ses participants ne s’est pas arrêtée, jusqu’aux procès qui se tinrent aux assises en 1981…

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Sources:

T. Ariza & F. Coudray, Les GARI: 1974, la solidarité en actes, enlèvement du banquier Suarez (éditions CRAS)

J-M Rouillan, De mémoire (3) « La courte saison des GARI » (éditions Agone)

 

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