Le Kop d’Anfield Road : vie et mort d’une tribune populaire

Pourquoi, principalement en Angleterre, a-t-on coutume de nommer les tribunes situées derrière les buts le « Kop » ? Il faut pour cela remonter jusqu’à la seconde Guerre des Boers (1899-1902), et à la bataille de Spion Kop, les 23 et 24 janvier 1900. Les gisements d’or du Transvaal découverts en 1886 suscitèrent la convoitise de l’Empire britannique et provoqua cette guerre. Spion Kop, littéralement « La Colline aux Espions » en afrikaner, était un objectif stratégique des soldats britanniques pour libérer la ville de Ladysmith assiégée par près de 3000 Boers. Bien qu’au final, les Britanniques gagnèrent cette guerre, la bataille de Spion Kop fut une lourde défaite. De là vient ce nom donné à plusieurs tribunes populaires des stades anglais, dont la plus emblématique est sans conteste le Kop d’Anfield Road à Liverpool. Une histoire d’un siècle croisée avec celle de la working class de la Merseyside et de son écrasement par Thatcher et sa clique, qui fut aussi le point de départ de la restructuration libérale du football.

A l’ombre d’une colline

« […] il fut un temps où tous les matchs – peu importe le classement de l’équipe – donnaient lieu à une énorme fête populaire. Aujourd’hui, c’est lié aux performances. C’est devenu très cher d’aller à Anfield. Si tu as payé ta place 55 livres et que les joueurs sont mauvais, tu n’as pas envie de les soutenir. » Gareth Roberts (The Anfield Wrap)

spion kop battleAprès la guerre. La première référence métaphorique de la colline de Spion Kop, daterait de 1904 et ne concerne pas Liverpool, mais Arsenal. Le club londonien évoluait à l’époque sur l’ancien Manor Ground, situé à Plumstead, quartier du sud-est de la capitale. Un journaliste compara alors les supporters debout dans la tribune aux soldats postés à Spion Kop en 1900. A la même période, dans d’autres stades anglais, les supporters surnommèrent leur tribune ainsi1. Ce fut aussi le cas à Anfield, stade du Liverpool F.C., pour la tribune située derrière les buts, côté Walton Breck road, là où les places étaient les moins chères. Il faut dire que la seconde Guerre des Boers qui venait à peine de s’achever était encore dans toutes les têtes. Que le Transvaal et l’Oranje Vrijstaat2 soient passés à l’issue du conflit sous la domination de l’Empire, faisait une belle jambe aux milliers de familles britanniques qui perdirent un des des leurs dans cette guerre entre des colons et des impérialistes pour de l’or dont ils ne virent jamais la couleur. Pour tous ces gens-là cette guerre évoque surtout un profond traumatisme, et en particulier cette Bataille de Spion Kop qui fut des plus sanglantes3. La colline rocailleuse constituait une position stratégique et les Britanniques la prirent d’assaut au 23 janvier 1900. Ils pensèrent bien être parvenus au sommet quand ils se rendirent compte que des soldats Boers les surplombaient. Les tranchées qu’ils avaient tenté par tous les diables de creuser atteignaient péniblement 40 cm de profondeur et furent de pales protections face aux balles afrikaners. A peine fut-ce suffisant pour servir de fosse commune à plusieurs des 383 soldats britanniques morts lors de cette bataille. Parmi eux de nombreux scousers, comme on appelle les gens originaires de Liverpool et des bords de la Mersey à l’accent si reconnaissable.

kopwearenotenglishHommage aux scousers. Jusqu’à la construction d’une tribune en dur en 1906, du côté de Walton Breck road les supporters des Reds de Liverpool prenaient place sur une butte de terre et de débris. La comparaison avec la Colline aux Espions d’Afrique du Sud en était d’autant plus forte. Le Liverpool A.F.C., fondé en 1892 par le brasseur et homme d’affaire John Houlding, est alors un jeune club d’une quinzaine d’années. Le terrain d’Anfield, propriété d’Houlding, était auparavant occupé par Everton, qui devint par la suite le grand rival des Reds, les deux clubs étant distants de moins d’un kilomètre. Quand Everton déménagea en 1892 à Goodison Park à cause d’un différent sur le prix de la mise à disposition d’Anfield par Houlding, ce dernier créa un club pour occuper le stade laissé vacant. La première rencontre de l’histoire du Liverpool A.F.C. à Anfield se joua devant 200 personnes, et les joueurs utilisèrent comme vestiaire le Sandon Pub, situé de l’autre côté de la rue. Fort des succès précoces du club, les dirigeants poursuivirent la construction des tribunes. Celle en dur construite en lieu et place du Kop acheva de clôturer le terrain. En 1906, les quatre côtés du rectangle vert d’Anfield road ont donc une tribune. Le journaliste Ernest Edward popularisa dans le Liverpool Echo le surnom de « Spion Kop » pour cette tribune populaire. Au-delà de quelque ressemblance avec la colline sud-africaine, ce surnom résonnait aussi comme un vibrant hommage à ceux « restés » là-bas. Cette tribune va progressivement devenir un marqueur de l’identité ouvrière locale, et illustrer la force du lien entre le club et ses supporters, les Kopites. Ainsi est né le Kop d’Anfield, longtemps la « terrace » – tribune où on regarde le match debout – la plus bruyante et animée d’Angleterre, et même au-delà. Les mouvements de poussée à l’intérieur du Kop, rempli à rabord, étaient semblables à des vagues impressionnantes sans pour autant provoquer d’accident. Les supporters présents dans le Kop avaient simplement l’habitude de ces vagues. Ces mouvements de foule, permis par la configuration des tribunes d’alors, faisaient partie de l’animation de la terrace. Ainsi le Kop, donnait de la voix, mais poussait aussi physiquement les joueurs.

«Il ne faut pas perdre de vue que le football, d’origine bourgeoise, est assez vite apparu aux yeux d’un patronat paternaliste pensant acheter la paix sociale, comme un parfait instrument de disciplinarisation des ouvriers. Toutefois, les terraces des stades anglais devinrent de hauts lieux de sociabilité ouvrière autant que des défouloirs collectifs imprégnés de cette identité de classe à laquelle certains clubs sont associés comme Manchester United, Coventry, Milwall, West Ham et bien sûr Liverpool. La working class importa dans et aux abords des stades son défi de l’autorité rôdé dans la longue histoire des grèves et des émeutes ouvrières.»

PSPT290404EMP_Bill_ShanklyBill Shankly à l’assaut du Kop . En 1959, le Kop se découvrit une idole. Le coach Bill Shankly a été recruté en cours de saison pour redorer le blason du club qui végète en Deuxième division. D’emblée, il manifeste sa solidarité vis-à-vis du peuple des tribunes aux conditions de vie plus rudes, ce soutien indispensable des Reds en dépit du piètre spectacle proposé. « La pression, c’est travailler à la mine. La pression, c’est être au chômage. La pression, c’est d’essayer d’éviter la relégation pour 50 shillings par semaine. Cela n’a rien à voir avec la Coupe d’Europe, le championnat ou la finale de la Cup. Ça, c’est la récompense. » L’auteur David Peace dans son monumental Red or Dead consacré à Bill Shankly, exprime combien l’entraîneur à l’accent socialiste prononcé incarne le mieux, aujourd’hui encore, le lien fusionnel entre le terrain et les tribunes populaires à Liverpool. On y retrouve l’image lointaine de la bataille de Spion Kop dans cette allégorie de la montagne à gravir, non seulement pour la victoire, mais aussi pour donner du bonheur aux supporters. « Le sommet de la montagne est en vue, dit Bill Shankly. Le point culminant, les gars. Et aujourd’hui, vous allez l’atteindre, ce sommet. Vous allez grimper tout en haut de la montagne, les gars. Mais vous n’y monterez pas tous seuls, non. Vous serez là-haut avec les dizaines de milliers de gens qui sont ici aujourd’hui. À l’intérieur du stade. Et les dizaines de milliers qui sont à l’extérieur. À l’extérieur d’Anfield aujourd’hui. Vous serez là-haut avec eux, les gars. Et vous serez tous là-haut comme un seul homme. Alors, allez sur le terrain maintenant, les gars. Allez sur le terrain maintenant pour atteindre ce sommet. Allez sur le terrain maintenant pour monter tout là-haut, les gars. Et donnez à tous ces gens ce qu’ils méritent, donnez-leur ce qu’ils attendent. Allez-y et rendez-les heureux, les gars… » Ce sommet, ce sont les cœurs du Kop d’Anfield à conquérir. Les cœurs de ces gens qui triment toute la semaine sur les docks de la Mersey. Si le sport est la continuation de la guerre par d’autres moyens comme certains aiment à le prétendre, Bill Shankly, dont l’aphorisme le plus célèbre prétend que le football est bien plus important qu’une question de vie ou de mort4, prit ouvertement le parti d’un camp, celui du prolétariat. Aujourd’hui une statue de bronze, tardivement érigée pour lui rendre hommage, trône à l’extérieur du stade, au pied du Kop. Immortalisant sa façon si caractéristique de le saluer, les deux poings écartés, une écharpe rouge autour du cou. Sur le socle une inscription simple : « He made people happy ». Il a rendu les gens heureux.

« Standing terrace », violence et identité ouvrière locale

« A Liverpool, on préfère voir arriver un brésilien qu’un londonien. » Gareth Roberts (The Anfield Wrap)

Liverpool-Man-Utd1_2347627b« We are not english, we are scouse ». En 1928, le Spion Kop fut recouvert d’un toit soutenu par une série de pylônes suffisamment éloignés les uns des autres pour ne pas gêner la vue. Cette année-là, le Spion Kop de Liverpool fut officiellement baptisé ainsi par le club. Hormis l’installation de l’éclairage en 1957, Anfield n’allait plus changer d’aspect jusqu’en 1962. Ces 35 années, le Kop, comme on l’appelle par effet de raccourci, est la terrace couverte la plus grande et la plus peuplée du pays. Avec une capacité d’accueil de plus de 20 000 fans, soit autant que de nombreux stades à elle seule, ses possibilités sonores étaient immenses5. Bien sûr, il ne faut pas perdre de vue que le football, d’origine bourgeoise, est assez vite apparu aux yeux d’un patronat paternaliste pensant acheter la paix sociale, comme un parfait instrument de disciplinarisation des ouvriers. Toutefois, les terraces des stades anglais devinrent de hauts lieux de sociabilité ouvrière autant que des défouloirs collectifs imprégnés de cette identité de classe à laquelle certains clubs sont associés comme Manchester United, Coventry, Milwall, West Ham et bien sûr Liverpool. La working class importa dans et aux abords des stades son défi de l’autorité rôdé dans la longue histoire des grèves et des émeutes ouvrières. La ville de Liverpool est marquée au fer rouge de cette histoire des luttes sociales, contre les conditions de travail, le chômage ou encore les luttes des immigrés irlandais, qui représentaient près d’un quart de la population liverpoudlienne au début du siècle, confrontés à une extrême pauvreté. Dans les travées d’Anfield, quoi d’étonnant de retrouver une ferveur populaire qui ne connut pas d’équivalent en Europe. « Il y a clairement une histoire de fierté » explique l’ancien attaquant du club John Aldridge6 pour expliquer cette particularité. « La fierté et l’attachement d’une ville de la classe populaire à ses racines. Pendant longtemps, Liverpool a été la ville oubliée du Nord de l’Angleterre. Les docks étaient à l’abandon depuis 1972, Margaret Thatcher voulait nous rayer de la carte, on nous disait de partir, d’aller vivre plus dans le Sud, ou à l’intérieur des terres… Quand tout allait mal, quand tout le pays nous regardait avec pitié ou dédain, les gens d’ici n’avaient plus que le club de foot pour défendre leur honneur. » L’identité ouvrière croise aussi l’identité plus locale, celle de sa région ou souvent de son quartier à travers les couleurs de son club. Pour les supporters, défendre son honneur passe par le raccourci de l’esprit de clocher. Les Scousers de Liverpool, comme les Manx de Manchester ou encore les Geordies de Newcastle ne demandaient qu’à se faire les Cockneys des divers clubs de Londres pour prouver leur suprématie. Tous ces prolétaires venant de différents coins du Royaume-Uni se confrontèrent ainsi chaque week-end, dans une sorte de revival urbain des loisirs médiévaux ultra-violents comme le mob foot-ball, dont la traduction continentale était la soule.

«Bien entendu, le spectacle sportif remplit une fonction minimale de diversion, mais il ne parvient pas pour autant à domestiquer ce prolétariat qui s’agite autant dans les stades que dans les usines. Car malgré les théories surestimant le pouvoir hypnotique et somnifère du sport spectaculaire, le nombre de révoltes sociales, de grèves de dockers, de cheminots ou de mineurs au long du 20me siècle, suffit à montrer que le football n’a, fort heureusement, jamais réussi à endormir ni calmer la colère ouvrière.»

répression hoolsSpirit of 69. Les mentions de violences en contexte de matchs sont nombreuses et ce bien avant l’émergence du « phénomène » hooligan dans sa version plus contemporaine du début des années 70 qui initient aussi le virage marchand du football, vers ce que les mouvements de supporters nomment le « football moderne ». La violence des firms (les Urchins et les R.R.S. Runcorn Riot Squad à Liverpool) est certes un élément incontournable de ces années-là, celles des mouvements punk et skinhead, mais elle a tendance à occulter le fourmillement d’activité des kops. Les 70’s voient se multiplier les chants, proliférer les fanzines et apparaître la sous-culture casual7, introduite en Angleterre par les jeunes hooligans des deux clubs de Liverpool en 1979. Phil Thornton, journaliste auteur d’un livre sur les casuals, se souvient de l’ambiance du Kop : « Mon père était un gros fan de Liverpool et a commencé à m’emmener à Anfield quand j’avais 6 ans, vers 1971. A cette époque, Liverpool était une ville très pauvre, ça l’est toujours d’ailleurs, mais Anfield était un endroit assez impressionnant pour un gamin. Le kop était à son apogée et les voir arriver en chantant ‘You’ll never walk alone’ depuis Anfield Road est une chose toujours ancrée dans ma mémoire. Je me rappelle de l’odeur autant que du son, le vinaigre des friteries, le crottin de cheval de la police montée, les oignons des vendeurs de hot-dog, la bière des pubs et surtout, la pisse des 20 000 bonhommes entassés dans le kop. Même si j’étais petit et qu’à chaque fois que Liverpool marquait tu pouvais te retrouver à 15 mètres de ton siège, je ne me suis jamais senti en danger et n’ai jamais vu de blessé grave non plus. » Si “You’ll never walk alone”, chant connu tout autour du globe et repris dans plusieurs stades, a commencé à résonner dans Anfield lors de la saison 63/64, d’autres chants font la renommée du Kop, comme Poor Scouser Tommy qui raconte l’histoire d’un jeune scouser abattu par les nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale et qui dans son dernier souffle exprima sa fierté d’être de Liverpool. Mais aussi la reprise du chant utilisé par le mouvement pour les Droits civiques ainsi que par les syndicats, We shall not be moved, qui donna des frissons au stade entier en quart de finale de la Coupe d’Europe des Clubs Champions face à Saint-Etienne en 1977. Ou encore les deux chants emblématiques de l’identité Kopite que sont, The fields of Anfield Road et A liverbird upon my chest qui rendent hommage aux enfants chéris du Kop que sont Bill Shankly, Kenny Dalglish ou encore Ian Rush et dont les versions récentes n’oublient pas les 96 victimes de la catastrophe d’Hillsborough.

Le Heysel et Hillsborough, Thatcher et le Rapport Taylor

« Je pourrais dire ‘repose en paix’ Maggie mais ce ne serait pas honnête. Si le paradis existe, cette vieille sorcière n’y aura pas sa place. » Joey Barton

thatcherrot« When Maggie Thatcher dies ». Il est une des portes d’entrée de la critique du football qui assène qu’il est un opium qui endort les masses et les éloigne de leur destin révolutionnaire. Bien entendu, le spectacle sportif remplit une fonction minimale de diversion, mais il ne parvient pas pour autant à domestiquer ce prolétariat qui s’agite autant dans les stades que dans les usines. Car malgré les théories surestimant le pouvoir hypnotique et somnifère du sport spectaculaire, le nombre de révoltes sociales, de grèves de dockers, de cheminots ou de mineurs au long du 20me siècle, suffit à montrer que le football n’a, fort heureusement, jamais réussi à endormir ni calmer la colère ouvrière. L’arrivée au pouvoir de Thatcher en 1979 initia un douloureux tournant pour le prolétariat anglais. Thatcher s’était promis de le mettre au pas, comme pour l’I.R.A. et les hooligans. Elle y gagna son surnom de « Dame de fer » et une haine sans limite de la classe ouvrière. « Du temps de Thatcher, Londres c’était la chambre conjugale et Liverpool c’était les toilettes, sans produits de nettoyage » raconta une retraitée de la Merseyside. La violence du thatcherisme n’empêcha pas les prolétaires de se battre, au contraire, et Liverpool prit sa part de révolte : des émeutes de Toxteth (1981), quartier ouvrier de Liverpool où vivent beaucoup d’immigrés caribéens, qui furent les plus violentes d’Angleterre, à la longue grève des dockers en 1996, en passant par les grèves de la British Leyland contre la restructuration du secteur automobile. Ces mouvements ne rencontrèrent qu’une solidarité sporadique du club. Cela atteste des mutations économiques du monde du football. Malgré tout, certains joueurs, enfants des quartiers prolos de la ville n’hésitèrent pas à afficher leur soutien aux luttes. De celui d’Howard Gayle, premier joueur noir à porter le maillot des Reds en 1977 aux émeutiers de Toxteth, à ceux de Robbie Fowler et Steve McManaman aux dockers en grève vingt ans plus tard, il est resté de rares joueurs du club à s’engager aux côté des exploités malgré les pressions des différentes instances. On pourrait détailler sur des pages entières ce que les années Thatcher ont été pour le prolétariat britannique. Mais la répression des grèves, la suppressions de millions d’emplois, bref l’anéantissement du mouvement ouvrier anglais, allant jusqu’à affamer les grévistes, suffisent pour comprendre qu’à Liverpool on grandisse en apprenant à ne jamais oublier ce que Thatcher a commis, et qu’au coeur du Kop on chanta pendant de trop longues années : « We gonna have a party when Maggie Thatcher dies ! »

«Hillsborough permit d’en finir définitivement avec les restes d’un football vecteur de sociabilité ouvrière, ouvrant ainsi  la voie à la transformation économique du football anglais tel qu’on le connaît aujourd’hui. Publié en 1990, le rapport Taylor préconisait la rénovation pour la saison 94/95 de l’intégralité des stades de 1ère et 2ème division et la suppression des terraces populaires. Le rapport ne suggèrait qu’une augmentation « raisonnable » du prix des places. Mais celui-ci grimpa inexorablement. Alors qu’en 1990 une place dans le Kop d’Anfield coûtait 4£ et l’abonnement 60£, aujourd’hui elle approche les 60£ et les abonnements 750£. Les propriétaires des clubs profitèrent des réformes structurelles pour gentrifier les tribunes et courtiser un nouveau type de public, moins turbulent, plus familial, moins prolétaire, plus middle-class.»

3-all-seater-stadiumThat’s all folks. Thatcher ne prit pas d’emblée la question du hooliganisme à bras le corps. Les jours de matchs, il y avait régulièrement des arrestations et cette violence rituelle était gérée à coup de police montée. Mais, bien qu’elle avait déclaré vouloir « crucifier tous les skinhead », ce n’est à partir de la tragédie du Heysel, à laquelle le monde entier assiste en direct en 1985, que les premières mesures anti-hooligans vont être prises, sur fond social de grève sans fin des mineurs du Yorkshire et de Guerres des Malouines. Une partie des groupes hooligans dans cette période de profonde crise économique évolue alors, comme une partie du mouvement skinhead, vers le racisme et l’extrême-droite. Après le Heysel où 39 supporters de la Juventus moururent écrasés, les hooligans de Liverpool furent pointés du doigt. Les clubs anglais furent exclus pour 5 ans des Coupes d’Europe par l’UEFA. Le condamnation unanime des supporters de Liverpool sert d’alibi à la mise en place d’une léglislation ultra-répressive visant à encadrer le supporterisme. Thatcher s’attela alors à appliquer au football anglais ses préceptes, l’ordre et la sécurité, à maintenir coûte que coûte autour des stades comme dans les tribunes. Entre 1985 et 1989, date de la catastrophe d’Hillsborough où 96 supporters des Reds moururent écrasés contre les grilles suite à un paquet de négligences de la police et des organisateurs, une série de lois sera promulguée : le Sporting Events (1985), le plus large Public Order Act (1986) puis le Football Spectator Bill (1989). Ces lois instaurèrent le fichage des supporters, l’intensification des contrôles d’identités, l’interdiction de consommer de l’alcool, l’infiltration des groupes de hooligans, la mise en place de la vidéo-surveillance et le durcissement des sanctions pénales. Elles eurent un impact réel sur la pacification des stades. En 1987, avant même la rénovation d’Anfield, un local fut mis à disposition de la police directement dans la tribune de Kemlyn road. Mais Hillsborough fut le coup de grâce et le feu vert à en finir définitivement avec les restes d’un football vecteur de sociabilité ouvrière, ouvrant ainsi la voie à la tranformation économique du football anglais vers celui qu’on connaît aujourd’hui, dopé par des droits de retransmission dépassant le milliard d’euro annuel. Au lendemain de la catastrophe d’Hillsborough, où la responsabilité policière n’est pas encore reconnue, Thatcher commanda un rapport au magistrat Peter Taylor. Les hooligans sont encore publiquement dénoncés comme les coupables de ce qui s’est passé à Hillsborough. Publié en 1990, le rapport Taylor préconisait la rénovation pour la saison 94/95 de l’intégralité des stades de 1ère et 2ème division en enceintes all-seaters, c’est à dire composées exclusivement de places assises. Et donc la suppression des terraces populaires. Le rapport Taylor ne suggèrait qu’une augmentation « raisonnable » du prix des places. Mais celui-ci grimpa inexorablement. Alors qu’en 1990 une place dans le Kop d’Anfield coûtait 4£ et l’abonnement 60£, aujourd’hui elle approche les 60£ et les abonnements 750£. Les propriétaires de clubs profitèrent des réformes structurelles pour gentrifier les tribunes et courtiser un nouveau type de public, moins turbulent, plus familial, moins prolétaire, plus middle-class. A Liverpool, un grand nombre de Kopite ne pouvait plus, à l’orée des années 2000, se payer l’abonnement ni même la place. D’autres se saignent encore aujourd’hui et économisent pour continuer à aller au stade. Même si le Kop d’Anfield reste une tribune emblématique par ses chants, elle n’en a pas moins été aseptisée. En 1994, il a été entièrement rénové et mis aux normes all-seaters. Cela a réduit sa capacité à 13 000 sièges. Aujourd’hui des mouvements de supporters continuent de lutter contre l’augmentation du prix du billet dont obtenu le gel temporaire à 59£. On en est là. En 25 ans la working class a globalement été chassée des stades vers les pubs quand elle n’a pas souscrit un abonnement sur une des chaînes câblées qui a acheté au prix fort le droit de retransmettre les matchs de Premier League.

*********************************

Notes:

1On trouve des tribunes surnommées « Kop » ou « Spion Kop » à Sheffield, Leeds, Birmingham ou encore Tranmere. Avec la diffusion du modèle britannique sur le continent on trouve aussi mention de kops en France pour évoquer les tribunes derrière les buts. Le plus célèbre étant le sinistre Kop of Boulogne du Parc des Princes, connu pour son ancrage politique à l’extrême droite et aujourd’hui dissout. Il s’agit la plupart du temps de la manière qu’ont les ultras appellent leur tribune, sachant que les clubs les baptisent autrement. Les clubs de Rennes et Guingamp ont aussi leur kop : le Roazhon Celtic Kop et le Kop Rouge, mais ils identifient aujourd’hui plus les groupes d’ultras que des tribunes qu’ils occupent.

2Il s’agit des deux principales Républiques Boers au 19ème siècle, et des deux dernières. Elles formaient chacune un état indépendant de type ségrégationniste et étaient dirigées par les descendants des colons néerlandais arrivés au 18ème siècle. La seconde Guerre des Boers scella leur sort en 1902 avant qu’elles ne deviennent des provinces du dominion sud-africain en 1910.

3Lors de cette bataille, la position britannique fut attaquée par l’artillerie lourde des Boers, mais ces derniers lancèrent aussi une attaque frontale surprise qui se solda par de nombreux corps à corps dont certains se sont réglés au couteau de chasse. Le bilan final de la Bataille de Spion Kop est de 383 tués, 1000 blessés et 300 capturés côté britannique, et de 58 tués et 140 blessés côté Boers.

4Dans une interview télévisée donnée quelques mois avant sa mort en 1981, Bill Shankly revient sur sa célèbre citation. « Tout ce que j’ai, je le dois au football. Vous obtenez seulement de ce jeu ce que vous y investissez. Je m’y suis donc jeté corps et âme, à tel point que ma famille en a souffert. » A la question du journaliste lui demandant s’il avait le moindre regret durant sa carrière, il répondit : « Je le regrette beaucoup. Quelqu’un m’a un jour dit: « Pour vous, le football est une question de vie et de mort. ». J’ai répondu: « Ecoutez, c’est bien plus important que cela. » Et ma famille en a souffert, elle a été négligée. »

5Même s’il atteint rarement cette affluence, le stade peut alors accueillir plus de 60 000 spectateurs. L’affluence moyenne oscille entre 23 et 32 000 spectateurs avant-guerre, et entre 38 et 47 000 spectateurs après-guerre. Même lors de la période la plus compliquée de l’histoire du club quand il retourne en Deuxième division après 50 ans dans l’élite. Lors des huit saisons passées dans l’antichambre, entre 1955 et 1961, c’est en moyenne 36 000 personnes qui venaient supporter les Reds.

6Fils d’immigré irlandais, John Aldridge a grandi dans le quartier ouvrier de Garston sur les bords de la Mersey. Après avoir joué dans les petites divisions tout en bossant à la chaîne à l’usine automobile British Leyland, il passa pro à 23 ans pour un salaire de 79£ par semaines. Il réalise son rêve de signer à Liverpool à 29 ans. Il resta deux saisons au club, marquant 63 buts en 104 matchs, suffisant pour « secouer » le Kop.

7La sous-culture casual est un mouvement apparu dans la jeunesse hooligan anglaise, d’abord exclusivement à Liverpool. Alors que les hooligans anglais sont plutôt associés à la culture et au look skinhead, ce qui les rend de plus en plus facilement identifiable par la police, en 1979 les jeunes hools de Liverpool chamboulent les codes vestimentaires, à base de coupes de cheveux plus longues et coiffées et de fringues de marque, parfois empruntées au golf ou au tennis, plus passe-partout.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s