18 octobre 2014: La solidarité des joueurs de Ternana avec les sidérurgistes en grève

C’est l’image qui sert jusqu’alors de bandeau à la page facebook des Cahiers d’Oncle Fredo. Il allait bien falloir un jour donner un récit de la petite histoire qui vit les joueurs du Ternana Calcio pénétrer sur la pelouse avec des casques de chantier, avant d’affronter Livourne en match de championnat de deuxième division italienne. Un geste simple, immortalisé par cette photo de joueurs avec le casque sur la tête lors du protocole d’avant-match…

Sidérurgie et football, les deux poumons de l’OmbrielivornoAST

Ce jour d’octobre, le Stade Libero Liberati de la ville de Terni accueille la 9e journée de Série B en Italie. Mais l’actualité sociale occulte quelque peu l’enjeu sportif. Depuis plusieurs semaines, l’importante usine locale, AST (Acciai Speciali Terni), est menacée par un plan social d’envergure. Les Rossoverdi du Ternana Calcio, reçoivent Livourne dont les supporters sont mondialement connus pour leur ouvriérisme et leur antifascisme. Ils ont fait le déplacement avec, pour l’occasion, une banderole clamant: « S’ils touchent à un, ils touchent à tous! Livourne solidaire des ouvriers de Terni ». Voilà qui rappelle que la situation des ouvriers d’AST est bien plus importante que le résultat d’un match de football, ou la rivalité des ultras de deux contrées. Les joueurs de Ternana ne s’y trompent pas et pénétrent sur la pelouse tenant un casque de chantier à la main. Ils se mettront sur la tête au moment du protocole d’avant match, sous les flashs de quelques photographes qui feront après voyager ces photos autour du monde, tant cette marque de solidarité n’a rien de banale. Et la lutte des ouvriers d’AST reçoit grâce à cela un coup de projecteur bienvenu face à l’intransigeance des décideurs économiques.

Avec ses deux hauts-fourneaux et ses trois lignes de laminage, AST est le plus important site sidérurgique d’Italie. Située dans la province de l’Ombrie, au centre de la botte, la ville de Terni vit encore aujourd’hui beaucoup de la production d’acier. Une histoire commencée en 1884 avec la Société des hauts-fourneaux, fonderie et aciérie alors emblème de l’industrialisation de la ville. Mais depuis, les pôles sidérurgiques d’Europe ont quasiment tous fermé ou été profondément restructurés. Ainsi, après avoir déjà fermé le seul pôle d’acier magnétique d’Italie en 2005, le groupe allemand ThyssenKrupp, propriétaire de l’usine, prévoit de poursuivre la restructuration du bassin sidérurgique en opérant une importante réduction de la production d’acier inoxydable. Ce plan prévoit inévitablement de très nombreux licenciements et la fermeture d’un des deux hauts-fourneaux.

Ast: Renzi, molto preoccupato, parti troppo lontaneC’est contre ce projet de licenciements massifs de ThyssenKrupp que les ouvriers et les ouvrières d’AST  déclenchèrent une grève reconductible. Le groupe allemand prévoyait exactement 537 licenciements sur les 2400 salariés que compte le site. Toute une région se mobilise alors pour ne pas voir disparaître l’emploi. Deux jours avant ce fameux match du 18 octobre, les joueurs et le staff du Ternana Calcio se sont rendus sur le piquet de grève, devant l’usine, pour discuter avec les grévistes et leur témoigner de leur solidarité. Lito Fazio, le capitaine eut ces mots à propos des liens qui unit l’équipe aux ouvriers: «Notre équipe sera toujours du côté des travailleurs, si ce n’est pas physiquement ce sera avec le coeur […] Comme vous nous soutenez quand nous jouons.»

De la communauté de lutte

Les joueurs de Ternana rendant visite aux grévistes sur le piquet de l'usine AST
Les joueurs de Ternana rendant visite aux grévistes sur le piquet de l’usine AST

Cette visite du 16 octobre n’est pas une première pour les joueurs et la staff du club de Terni. Par le passé, le club s’est déjà solidarisé de la sorte à deux reprises, en 2002 et 2006. Face à la difficulté sociale, les habitants font corps. Car si AST venait à tomber, les conséquences seraient dramatiques pour Terni. Et puis les 537 licenciements alors programmés, ne prennent évidemmment pas en compte les conséquences que cette mesure aura sur les boîtes sous-traitantes, où les ouvriers sont encore plus vulnérables. A l’occasion de cette visite, le club annonce aussi qu’il fermera les guichets la veille du match pour ne les rouvrir que le jour J à 10h. Une sorte d’opération « rideaux baissés » symbolique, comme l’ont déjà effectuer à plusieurs reprises les commerces de la ville, en solidarité avec les ouvriers.

Les ouvriers et les habitants de Terni se serrent ainsi les coudes, pour sauvegarder peut-être pour quelques années seulement, le poumon économique de la ville et tenter d’échapper au sort connu par nombre de cités qui vivaient de la sidérurgie. L’exemple du bassin lorrain en France donne une idée précise de ce qui arrive quand on ferme les fourneaux. Atilio Tesser, coach de l’équipe y va de sa « causerie »: «Notre contribution n’est qu’une goutte d’eau au milieu de l’océan, mais c’est avec le cœur que nous somme là. La moindre des choses que nous pouvons faire est d’être à vos côtés, en espérant que tout cela se finissent de la meilleure des manières pour vous tous. Nous formons une seule et même communauté.» Aux côtés de l’équipe de Ternana est aussi présent un enfant de Terni, l’ancien joueur pro, Riccardo Zampagna. Lui qui a répété que «l’aciérie lui a donné à manger» est un fervent soutien des grévistes. Il rappelle que son père était ouvrier à l’AST et qu’il en est mort. Une de ces nombreuses maladies du travail provoquées par l’amiante, qui mettent des plombes à être reconnues comme telles, si jamais elles le sont. Bosser dans ces taules n’a jamais été une partie de plaisir, mais l’enlever aux ouvriers c’est les tuer d’une autre manière.

Épilogue temporaire

Il aura fallu quarante jours de grève et de combativité aux ouvriers d’AST pour faire reculer les dirigeants de ThyssenKrupp. A l’issue des négociations l’accord signé avec l’intersyndicale (CGIL, CISL et UIL), et approuvé par près de 80% des ouvriers lors d’un référendum, garantit finalement le maintien de l’activité des deux hauts fourneaux pendant quatre ans (avec le même volume de production d’un million de tonnes par an). Avec pas moins de 150 départs volontaires non-remplacés, l’intersyndicale estime néanmoins avoir sauvegardé l’emploi. Toutefois, certains points de l’accord comme l’aide à la recherche d’un nouvel emploi et à une formation peinaient à être mis en place. Mais les syndicats, forts du succès de la grève de fin 2014, restent sur le qui-vive. Et le tissu de solidarité en est à coups sûrs sorti renforcé.

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Solidarité exemplaire des ultras avec les grévistes d’AST

La Ligue qui gère le championnat de Série B marche sur des œufs. Elle avait précédemment, au mois d’août 2014, refusé aux grévistes d’envoyer une délégation effectuer un simple tour de stade munie d’une banderole avant le coup d’envoi du match de coupe Ternana-Catanzaro. Pour finalement de se rétracter au dernier moment face au tôlée provoqué par sa décision. Elle prétextait sa crainte de créer un précédent et se retranchait derrière l’interdiction de manifestations à caractère syndical ou politique à l’intérieur des stades. Dès lors, l’activisme des ultras de la région fait de chaque match du Ternana Calcio, ou encore des voisins de Pérouse, une occasion d’afficher son soutien aux ouvriers d’AST.

Les ultras de la Curva Nord de Pérouse ont affiché dans leur Stade Renato Curi une banderole affichant leur solidarité: « Pérouse aux côtés des ouvriers d’AST ». Banderole qu’ils sortent lors de la plupart des sorties de leur équipe favorite, y compris durant les matchs amicaux d’avant-saison. Les ultras de Pérouse sont « ancrés à gauche » comme ceux de Ternana. Alors quand se présente le derby le 22 novembre 2014, pour le compte de la 15e journée de Série B, les ouvriers grévistes d’AST bénéficient d’un soutien unanime. De la même manière que le club de Ternana a témoigné de sa solidarité au mois d’octobre en fermant ses guichets, celui de Pérouse invite plusieurs ouvriers à assister au match et défiler autour du rectangle vert avant le coup d’envoi. Côté tribune les ultras de Pérouse déploient une nouvelle banderole: « Gare à ceux qui s’en prennent aux ouvriers! »

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