21 novembre 1920: le Bloody Sunday de Croke Park

Le 21 janvier 1919, le Dáil Éireann (Parlement clandestin de la République d’Irlande) déclara l’indépendance. Le même jour, a priori sans lien, deux agents de la police royale irlandaise, servant les intérêts de la couronne britannique, furent tués par une équipe de partisans des Irish Volunteers. Ce jour marque le déclenchement de la Guerre d’Indépendance. Les forces indépendantistes s’appuient sur l’IRA (Irish Republican Army) pour mener cette guerre contre les troupes britanniques mais aussi la police royal d’Irlande épaulées de près par des milices para-militaires comme les Auxillaries ou les Black and Tans. En représailles à des éxécutions d’espions britanniques par un commando de l’IRA, le 21 novembre 1920, le stade de Croke Park à Dublin est encerclé, et les Auxillaries font feu sur la foule présente dans les tribunes pour assister à une rencontre de foot gaélique. Ce « Bloody Sunday », initie la phase la plus violente de la Guerre d’Indépendance jusqu’à la trêve du 11 juillet 1921.

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Lors du trajet en train la veille du match de Croke Park, Michael Hogan et ses coéquipiers furent impliqués dans une rixe avec des soldats anglais. Les frères Ryan, coéquipiers de Hogan et membres de l’IRA prirent leur précautions et ne restèrent pas avec l’équipe pour éviter une interpellation.

Le premier «Bloody Sunday». Cet après-midi là, plus de 5000 spectateurs garnissent les tribunes de Croke Park pour assister à la rencontre amicale de football gaélique opposant Tipperary à Dublin. Deux des meilleurs équipes de la saison, qualifiées pour les demi-finales du All-Ireland Championship (en compagnie des provinces de Mayo et de Cavan). Malgré le contexte de guerre, les habitants de Dublin tachent de continuer leur vie. Mais en ce jour de match la tension est palpable si bien que le coup d’envoi du match a été repoussé d’une demi-heure. C’est que lors de la matinée, un commando de l’IRA (9 hommes de la D Company de James Cahill) venait d’éxécuter pas moins de quatorze officiers, dont la plupart travaillant sous couverture pour infiltrer le mouvement nationaliste irlandais, pour le compte des services secrets britanniques. Michael Collins, le chef des services secrets de l’IRA avait dressé une liste contenant les noms d’une trentaine d’officiers à abattre, dans une opération dite de “purge”. La réaction des troupes britanniques et de la police, la Royal Irish Constabulary (RIC), fut quasi immédiate. Appuyées par des milices para-militaires connues pour leur férocité, les Auxillaries et les Black and Tans, ils se mirent en route pour Croke Park où des membres de l’IRA armés auraient été aperçus. Si parmi le public il y avait bien des membres du commando du matin, (au moins Tom Keogh, Dan McDonnell et Joe Dolan) il s’agit évidemment d’un prétexte. D’ailleurs, il est avéré qu’il n’y a pas eu à proprement parler de fouilles et que les Auxillaries ont de suite ouvert le feu sur la foule, environ un quart d’heure après le début du match. Un avion qui survolait Croke Park avait envoyé le signal aux loyalistes. 228 balles furent tirées, quatorze personnes abattues. Treize spectateurs tombèrent sous les balles des para-militaires, et près de 70 personnes furent blessés. Croke Park était littéralement assiégé de soldats britanniques et de policiers. Les Auxillaries profitèrent aussi de l’effet de panique et du mouvement de foule logiquement provoqués par une fusillade dans un stade. En effet, une voiture blindée, postée à l’extérieur du stade, mitrailla une partie de la foule qui s’enfuyait, tuant à ce moment-là deux personnes. Le quatorzième corps est celui de Michael Hogan, capitaine de l’équipe du comté de Tipperary. Ce n’est pas seulement une des stars de l’équipe, c’est aussi un militant de la cause nationaliste, engagé par le passé au sein de la milice des Irish Volunteers, un des fers de lance de l’Insurrection de Pâques de 1916, qui servira plus tard de base à la création de la première IRA en 1919.

crookepark2

maillotstipperarydublinUn symbole de la résistance à la domination britannique. Croke Park, ou « Páirc an Chrócaigh » en gaélique, est aujourd’hui une enceinte sportive de 82.500 places, principalement dédiée aux sports gaéliques. Il l’a même été exclusivement pendant près d’un siècle (de 1913 à 2005). Lors des travaux du stade de Lansdowne Road en 2005, où avaient l’habitude de se dérouler les rencontres de football et de rugby, la Gaelic Athletic Association (GAA), propriétaire de Croke Park depuis 1913, a exceptionnellement accepté d’accueillir des rencontres internationales de rugby et de football. Jusque-là les sports emblématiques de la culture et de la tradition britanniques, à savoir le rugby, le football et le cricket étaient interdits de cité à Croke Park. Cette fin de 19e siècle est marquée par le mouvement nationaliste pour l’autonomie de l’Irlande (le Home Rule) mené par une partie de l’élite et de la notabilité locale. Les velléités républicaines autonomistes sont alors portées par des sociétés secrètes engagées dans la préparation d’un soulèvement général. L’Irish Republican Brotherhood est la plus importante. Et c’est Michael Cusack, un de ses membres, qui sera à l’origine de la création de la GAA en 1884 dont le but est de contrer l’hégémonie culturelle de l’Empire colonial britannique sur le plan du sport. Comme l’explique Paul Dietschy dans son Histoire du football, « La richesse des jeux traditionnels irlandais fut exhumée, au travers du cad et du hurling, une sorte de hockey. Les nationalistes recherchaient en effet un antidote au “poison” des sports anglais que le Trinity College de Dublin inoculait aux élites. » Cela donne d’emblée aux sports gaéliques un rôle politique au sein d’un mouvement nationaliste loin d’être homogène, mais dominé par une élite de propriétaires et de notables qui lorgne déjà sur la gestion de la future Irlande « libre ».

25 September 2005; An aeriel view of Croke Park. Bank of Ireland All-Ireland Senior Football Championship Final, Kerry v Tyrone, Croke Park, Dublin. Picture credit; Pat Murphy / SPORTSFILE *** Local Caption *** Any photograph taken by SPORTSFILE during, or in connection with, the 2005 Bank of Ireland All-Ireland Senior Football Final which displays GAA logos or contains an image or part of an image of any GAA intellectual property, or, which contains images of a GAA player/players in their playing uniforms, may only be used for editorial and non-advertising purposes. Use of photographs for advertising, as posters or for purchase separately is strictly prohibited unless prior written approval has been obtained from the Gaelic Athletic Association.
Vue aérienne de Croke Park aujourd’hui. A droite de la Dineen-Hill 16 seule tribune non-couverte, se trouve la tribune Michael Hogan.

La guerre de 14-18 enverra nombre d’ouvriers et de paysans irlandais mourrir dans la boucherie des tranchées de la Somme. Cela n’a pas empêché quelques centaines de partisans restés au pays de déclencher une insurrection armée en 1916, connue comme l’Insurrection de Pâques, durement réprimée. On dit de la tribune la plus célèbre de Croke Park, la Dineen-Hill 16, qu’elle a été bâtie en 1917 avec des débris de cette insurrection, directement récupérés dans O’Connell Street dévastée. Ceci renforçant l’idée d’un lien historique de Croke Park avec la lutte pour l’indépendance. Lors du massacre du 21 novembre 1920, le choix des militaires britanniques et de la police loyaliste de s’en prendre au public réuni là-bas pour la rencontre de football gaélique, parce que fortement soupçonné d’être acquis à la cause nationaliste, est loin d’être anodin. Par la suite, cela a contribué à forger le mythe de Croke Park. Lors de travaux d’extension du stade en 1924, une nouvelle tribune construite à l’occasion prit le nom de Michael Hogan (Hogan Stand), en souvenir du capitaine de Tipperary. Aujourd’hui, comme la plupart des stades de cette taille, sa rentabilité économique a largement pris le dessus, en témoigne les divers concerts spectaculaires qui y sont organisés.

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Pour aller plus loin…

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La base prolétarienne de l’Insurrection de Pâques se retrouve en grande partie au sein de l’Irish Citizen Army, fondée en 1913, entre autre par James Conolly, syndicaliste et ancien membre des IWW aux Etats-Unis. L’Irish Citizen Army puisait ses origines dans l’ITGWU, une organisation syndicaliste-révolutionnaire.

Un mouvement ouvrier réprimé et une lutte des classes oubliée. Histoire de ne pas idéaliser les mouvement nationaliste irlandais, il convient de rappeler que comme dans la majeure partie des luttes de libération nationale, il était traversé par une forte contradiction de classe, entre l’élite sociale irlandaise composée d’un côté de notables et de propriétaires terriens placés pour occuper les responsabilité dans une Irlande indépendante; et d’un autre côté, du prolétariat ouvrier et paysan, acquis aux diverses tendances du socialisme. Ce prolétariat et la dynamique émancipatrice de son intervention jusqu’à l’indépendance effective en 1922, seront globalement gommés de l’histoire officielle des vainqueurs, rattachés à l’IRA. Notamment le Sinn Féin qui tira les bénéfices politiques de l’indépendance. Comme l’explique Andrew Flood, dans un article publié sur le site anarkismo.net en 2006, « L’État qui émergea était hostile aux intérêts des travailleurs et travailleuses irlandais et même durant la guerre d’indépendance l’IRA agit contre les luttes de ces travailleurs encore et encore. Comme Ernie O’Malley (officier commandant la seconde division du Sud de l’IRA) le résumait “Il y avait des troubles agraires dans le Sud et l’Ouest. Le Dáil, effrayé par l’appétit de terres qui se répandait, utilisa l’IRA pour protéger les propriétaires terriens, l’IRA qui avait de la sympathie pour celles et ceux qui voulaient démembrer les domaines exécuta les ordres du ministère de la Défense”.» Entre 1918 et 1923, l’Irlande connaît une agitation ouvrière et paysanne intense. De nombreuses grèves, et même des villes et villages mis sous contrôle prolétaire, comme lors des Soviets de Limerick et de Dungarvan en 1918. Si les travailleurs et travailleuses s’affrontaient régulièrement avec la police loyaliste, ils durent aussi, au sud de l’île, faire face à des hommes de main de l’IRA. Comme le note enfin l’historien Emmet O’Connor « Malgré la valeur prouvée de la grève, le Dáil Eireann ne chercha jamais à l’invoquer ou ne tenta de manipuler des grèves politiques une fois qu’elles avaient commencé. Employer une arme des conflits sociaux aurait pu aller à l’encontre de la stratégie intégrationniste du Sinn Féin. »

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Sources:

Today in Irish History: Bloody Sunday, 21 November 1920 – John Dorney – 21/11/2011

Irlande: l’insurrection de 1916 et la lutte des classe durant la Guerre d’indépendance (trad. CATS) – Andrew Flood – 12/04/2006

 

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