Howard Gayle: Made in Toxteth (Partie 1 – Red pour la vie)

Au cours du mois d’août 2016, Howard Gayle annonçait avoir refusé la décoration de Membre de l’Ordre de l’Empire Britannique (M.B.E.). « J’ai malheureusement refusé cet honneur, pour la simple et bonne raison que mes ancêtres se seraient retournés dans leur tombe vu comment ils ont été mis en esclavage par l’Empire et le colonialisme. » Il ajouta « j’aurais eu le sentiment d’être un traître vis-à-vis de tous les africains qui ont perdu la vie ou juste souffert à cause de l’Empire. » Celui qui est aujourd’hui éducateur auprès des équipes jeunes du Stanley House FC à Toxteth, a gardé ce caractère qui fit sa force lorsqu’il était footballeur professionnel. De Toxteth aussi il sera question, ce quartier qui le vit naître et qui fut rendu célèbre par les mémorables émeutes de 1981 dans une Angleterre thatcherienne dont la violente restructuration économique signifiait l’écrasement du mouvement ouvrier. Howard Gayle qui fut le premier joueur noir à avoir porté le maillot de Liverpool, n’a jamais tourné le dos à son quartier ni à ses habitants.

howardgayleLe premier. Quand le jeune Howard Gayle rejoint le Liverpool F.C., c’est un rêve devenu réalité pour ce gamin des quartiers ouvriers de la ville, et fan inconditionnel du club. Lui qui est né à Toxteth et a grandi à Norris Green, allait enfin pouvoir fouler la pelouse d’Anfield et secouer le mythique Kop. Ce rêve de porter un jour le maillot des Reds, est le même pour tout un tas de gamins. Tous ces enfants de prolos qui grandirent à Liverpool sous la crise économique des années 70/80 qui mit tour à tour au chômage plusieurs centaines d’ouvriers des usines Ford, des docks de la Mersey ou encore de la biscuiterie Jacobs, parmi les principaux employeurs de la ville. L’histoire retiendra qu’avec cette signature, Howard Gayle devint le premier joueur noir à porter le maillot de Liverpool. Il aura quand même fallu attendre 1977. Et encore trois ans de plus pour le voir effectuer ses débuts en équipe première, le 4 octobre 1980, à Maine Road, l’antre de Manchester City, où il remplaça David Fairclough à 20 minutes de la fin. Jusque dans les années 90, les joueurs noirs n’étaient pas nombreux, y compris dans les centres de formation. « Il y en avait plus dans les clubs du sud que dans ceux du nord. Il y avait bien des exceptions comme Remi Moses à Manchester United et Roger Palmer à Manchester City, mais durant les années 80 il y avait vraiment peu de joueurs noirs qui émergeaient des équipes de jeunes dans le nord du pays » explique Howard Gayle. Longtemps habitué de l’équipe réserve il n’en a jamais été moins fier de porter le maillot de Liverpool dont l’effectif professionnel comptait alors un grand nombre de joueurs originaire du Merseyside. Dans l’effectif Howard Gayle côtoie donc d’autres Scousers, tous supporters du club avant d’en être des joueurs : le natif de Kirkby Phil Thompson, Tommy Smith qui connut la grande époque de Bill Shankly, Jimmy Case, Sammy Lee, Terry McDermott, David Fairclough ou encore Colin Irwin1 qui grandit lui aussi à Norris Green. Seulement la concurrence est très rude, et le secteur offensif de Liverpool constitue le top niveau avec Kenny Dalglish ou encore David Fairclough. Le Liverpool F.C est alors un grand d’Europe et y faire son trou n’est pas une mince affaire2. Le jeune Howard va alors être prié d’aller se faire les dents ailleurs, somme la forme d’un prêt à Fulham. Après une apparition sur le banc lors du 2e tour de Coupe d’Europe à Aberdeen, Howard Gayle débarque à Noël du côté de Craven Cottage. Passer de 3000 spectateurs à 15 ou 20 000 n’était pas une petite évolution. Il lui fallut bien deux ou trois semaines d’adaptation. C’était en plus la première fois qu’il quittait Liverpool sans sa famille. Au sein de ce club qui lutte pour ne pas descendre, Gayle a le temps de jouer 14 matchs avant d’être rappelé par Liverpool en mars 1981. Ce passage dans la capitale ne fit que confirmer son amour pour sa ville natale et pour son club de toujours. « Londres est une grande ville passionnante, mais elle m’a fait me rendre compte à quel point Liverpool est unique.» 

gayle8081Champion d’Europe.
Son heure de gloire ne va pas tarder. Le 22 avril 1981, il est du voyage à Munich pour la demi-finale retour de la Coupe d’Europe des Clubs Champions, au Stade Olympique du grand Bayern (0-0 à l’aller). A la 9e minute, le coach Bob Paisley fait appel à lui pour remplacer au pied levé le « King » Kenny Dalglish, blessé. Paisley le préfère même à Ian Rush. Pour ce baptême du feu européen, dans un contexte hostile où il dut affronter le racisme des tribunes, Howard ne va pas décevoir. Galvanisé par cette ambiance électrique, il va surtout faire des misères au défenseur Wolfgang Dremmler, qui venait d’être appelé en équipe nationale. Mais sa fougue si dure à contenir pour la défense du Bayern commença à inquiéter Bob Paisley qui eut peur qu’elle ne se retourne contre son poulain qu’il fit sortir par précaution à la 70e minute. Un remplacement d’autant plus frustrant quand on sait qu’au final, à l’heure de quitter le club, Howard Gayle n’aura joué que cinq petits matchs pour Liverpool. Mais son amour pour le club prit toujours le dessus. « Dans d’autres clubs, il m’est arrivé de me dire “Nan – j’ai la flemme d’y aller aujourd’hui.” Mais jamais à Liverpool. Chaque jour était un plaisir. Quand tu allais au lit le soir, tu n’avais qu’une hâte, être au lendemain matin. » De même, lors de la finale quelques semaines plus tard contre le Real Madrid au Parc des Princes, la déception de ne pas entrer en cours de match à la place de Kenny Daglish, que des douleurs récurrentes empêchaient de tenir 90 minutes (Bob Paisley lui préféra Jimmy Case), ne pesait rien face à l’immense bonheur d’être Champion d’Europe avec le maillot des Reds. « J’étais déçu de ne pas rentrer, mais je suis supporter de Liverpool, alors cette déception se trasforma vite en allégresse car l’équipe était plus importante pour moi que n’importe quelle réussite personnelle. Je faisais le tour du terrain avec la Coupe et un bonnet à pompon en chantant “You’ll never walk alone” dans un pays étranger où les tribunes étaient à 90% remplies par des supporters de Liverpool. »

Dans l’ombre des piliers. De ses coéquipiers aussi Howard apprit à se faire respecter. Le grand Tommy Smith, capitaine et pourtant une des idoles de jeunesse d’Howard, en fit l’amère expérience. Lassé des trop nombreuses réprimandes de Smith, Howard n’hésita pas à le menacer avec une batte de base-ball. Laisser courir aurait signifié tourner le dos à son éducation. Il n’y était pas prêt ni pour le bénéfice du club, ni même pour celui de sa propre carrière, quand bien même cela signifiait que ses supérieurs puissent le lui faire payer. Ce tempérament, il se l’était bâti depuis son enfance au pied des grands ensembles de Norris Green où savoir se défendre était presque une condition de survie. Pour faire sa place dans une institution sans passe-droit comme l’était le Liverpool F.C. des années Shankly/Paisley avec ses piliers dont le statut n’a été obtenu que sur le terrain, ce type de tempérament est la base, mais il ne suffit pas toujours. Et même bien installé dans l’équipe-type, rien n’était définitivement acquis. Un joueur du calibre de Phil Thompson, capitaine de l’équipe au début des années 80 pourrait en témoigner. « Avant d’avoir joué 250 matchs pour Liverpool, tu ne pourras jamais dire qu tu es un pilier. Personne n’était indiscutable. Tommo était au club depuis plus de 10 ans, mais il s’est fait retirer le brassard de capitaine parce que les choses ne tournaient pas rond sur le terrain. » raconta Howard Gayle, évoquant les conséquences de la fameuse embrouille entre Thompson et un autre taulier du vestiaire, Graeme Souness, sur fond de rivalité sportive et d’ego. « Au bout du compte, ce fut une bonne chose pour le club car ça remit tout le monde en place et les joueurs comprirent que personne n’était indéboulonnable. Une fois, Tommo fut descendu en équipe réserve pour un match contre Preston en soirée. Tommo ne faisait pas le meilleur des matchs et probablement s’apitoyait-il un peu sur son sort. A la mi-temps, Evo ne l’a pas ménagé. Puis Robbie Savage, qui n’avait joué aucun match avec l’équipe première lui botta les fesses aussi. Il rappela à Tommo que même s’il était avec la réserve, il jouait toujours pour Liverpool : “Si tu es là, tu te sors tes putains de tripes comme les autres.”» Howard Gayle se souvient de l’effet que ce remontage de bretelles eut sur un joueur du calibre de Phil Thompson. « C’était surréaliste. En deuxième mi-temps, Tommo fut excellent et alors que nous étions menés 2-1 nous avons gagné 5-2. Il alla voir chacun de nous et s’excusa pour sa performance en première mi-temps. Le week-end suivant il était de retour en équipe première. »

Partir. La fin de son aventure avec Liverpool fut un crève-coeur. Howard resta 18 mois à ronger son frein en réserve avant de se résigner à quitter le club en 1983 pour rejoindre Birmingham City. Il se demanda bien sûr s’il n’avait pas quitté le bateau un peu trop tôt. Il était plus rapide et plus puissant que n’importe quel autre joueur de l’équipe. Mais son avenir à Liverpool a presque toujours été incertain pour ne pas dire bloqué. Il est parti sans rancune, Red pour la vie. « Parfois, il m’arrive encore en allant me coucher de rêver que je marque avec l’équipe première face au Kop et ses 25 000 fans debout. Malheureusement, mon seul but pour Liverpool arriva à l’extérieur contre Tottenham. Mais je l’ai toujours en tête. Parfois, je n’arrive pas à croire que j’ai réalisé ce rêve avec lequel grandissent des centaines de milliers de gosses. »

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Notes:

1Très proche de Colin Irwin, Howard Gayle ne tarit pas d’éloge à son sujet : « A mon avis, s’il était tombé à un autre moment il aurait été international. Je le préférais même à Bobby Moore … Nous avons grandi dans le même quartier de Norris Green et avions quasiment le même âge. Tout le monde le connaissait et imaginait qu’il deviendrait un jour capitaine de l’équipe nationale parce qu’il était doué. Il avait cette caractéristique typique des Scousers : c’était un guerrier ».

2John Aldridge, dit « Aldo », (104 matchs et 63 buts pour les Reds) par exemple ne réalisa son rêve de jouer pour le club de sa ville natale qu’à 29 ans.

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Sources:

Red Machine, Simon Hugues.

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