Ángel Cappa: « La marchandisation nous enlève quelque chose d’essentiel, le plaisir de jouer »

Sur FM La Tribu, une radio alternative argentine, Ángel Cappa répond aux questions de l’équipe de Derrocando a Roca, à l’occasion de la sortie de son livre co-écrit avec sa fille Maria, También nos roban el fútbol (« Ils nous volent aussi le football »). Un titre qui rappelle celui du petit opuscule des éditions Fakir sorti en 2014. Cappa n’a jamais caché ses opinions de gauche. C’est aussi un théoricien du « beau jeu », disciple de César Luis Menotti, qui n’hésite pas à livrer un regard aiguisé sur le football et son monde. Cappa n’est pas qu’un beau parleur, il sait mettre en pratiques ses préceptes, comme lors de la saison 2009 à la tête de Huracán, vice-champion en pratiquant le jeu le plus attractif du championnat. Croit-il possible une syndicalisation des joueurs et un réel engagement de leur part ? Qu’est-ce qui l’émeut dans le football d’aujourd’hui ? Nous avons traduit quelques extraits de cette interview qui date de novembre 2016.

Comment vois-tu le football argentin actuel? Notamment le fait que de nombreux matchs se déroulent sans supporters visiteurs pour des raisons de sécurité.

Il y a une complicité entre le pouvoir et les groupes issus de la criminalité organisée. Mais cela amène à une autre analyse. Ce qui est dangereux, en plus du « folklore », c’est que le jeu est relégué au second plan, et pas seulement en Argentine. L’économie de marché s’est immiscée dans le football et l’a transformé en marchandise où seule la victoire importe, où seul le triomphe a de la valeur. Ceci est très préjudiciable car on nous enlève quelque chose d’essentiel, le plaisir de jouer. On est juste là pour engranger des points, faire des affaires et pour gagner le match suivant. Mais le football a une autre mission, comme le théâtre, la musique ou comme tant de chose qui nous rendent la vie un peu plus joyeuse. Ça, on ne le prend pas en compte. Pire, dire cela c’est prendre le risque de se faire traiter d’idiot.

Sens-tu que tu es regardé du coin de l’œil par les médias ou le monde du football pour tes opinions ?

Bien sûr que oui, naturellement. Le groupes de presse (et je ne parle pas des journalistes qui font ce qu’ils peuvent) sont là pour gagner de l’argent, et s’ils vendent, ils en gagnent. Fin de l’histoire.

Par rapport au fait que « seule la victoire importe », on dit aussi que « personne ne se souvient des deuxièmes ». Pourtant cet Huracán de 2009, à la manière de la Hollande de 1974, contredit cela.

Il y a plein d’exemples. Je me suis toujours préoccupé de connaître le football argentin et son histoire. J’ai eu la chance de pouvoir questionner des figures comme Sivori, Pedernera, Grido, Di Stéfano pour qu’ils m’expliquent comment ils jouaient, ce qu’ils ressentaient. Estudiantes de La Plata, avec « Los Profesores » (Ferreira, Scopelli, Zozaya, Guaita et Lauri), n’a jamais été champion. Mais c’était une équipe qui marquait toujours beaucoup de buts, et c’est resté dans les mémoires. Lanús, vice-champion en 56, avec Alvarez Vega, Daponte, Guidi et Nazionale, on s’en souvient encore.

Crois-tu qu’un réel engagement syndical des footballeurs est possible ?

Ce n’est pas un problème qui concerne seulement les footballeurs, même si c’est vrai qu’il existe bel et bien. Ils n’ont pas pris conscience qu’ils étaient les maillons les plus importants de ce business, que ce sont eux les acteurs. Un jour, lors d’une grève à Madrid, on avait demandé à Ronaldo ce qui pouvait se passer. Il avait répondu : « Si on ne joue pas, il n’y a pas de football ». C’est tout. Mais il faut faire un retour historique sur la première grève de footballeurs. Les plus grands noms la firent en solidarité avec des footballeurs moins connus qui n’étaient pas payés. Eux l’étaient et pourtant ils se mirent en grève : Pipo Rossi, Pedernera, Di Stéfano. Ils partirent tous jouer en Colombie. Et tant qu’il n’y eut pas de solution et que les joueurs des équipes inférieures ne furent pas payés, ils ne revinrent pas au pays. Mais aujourd’hui, l’individualisme s’est généralisé dans la société qui impose à chacun de sauver sa peau comme il peut. De surcroît, ils pensent que si untel n’est pas du côté de ceux qui réussissent c’est de sa faute à lui et non de celle de la société. Ça touche aussi les footballeurs.

Comment s’est passée l’écriture du livre También nos roban el fútbol avec ta fille ? De quoi il s’agit ?

Il vient d’être édité à Madrid. En réalité, c’est moi qui l’ait co-écrit avec elle. La partie la plus importante a été écrite par elle. J’ai défini les grandes lignes idéologiques sur le sens du football et sur ce qui l’a transformé en business. Ma fille a construit toute la structure argumentaire, sources à l’appui, avec des documents sur toute la corruption et le capitalisme dans le football. Nous avons choisi ce titre car la progression des politiques néo-libérales nous a volé des biens communs comme la santé, l’éducation, les services publiques et le sport. Là, nous abordons le cas spécifique du football.

Malgré tout ça, qu’est-ce qui te fait garder espoir dans le football ? Qu’est-ce qui te provoque encore des émotions ?

Dans ce livre, quelques lignes sont consacrées à ce gamin en guenilles qui joue avec une balle dans un barrio et qui dribble la tristesse et la pauvreté, défiant ce que lui dicte le pouvoir. Il est là l’espoir. Dans la jeunesse rebelle qui n’accepte pas l’injustice sociale et le football mercantile. Nous autres qui ne sommes pas jeunes, nous sommes là pour les accompagner.

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