De la « chasse aux temps morts » dans le football

Le temps perdu ne se rattrape pas, sauf au football. Enfin, en théorie c’est ce que le temps additionnel en fin de mi-temps est censé rétablir. Mais il y a aussi une multitudes de secondes qui échappent au décompte officiel des arrêts de jeu. Un récent article de Jérôme Latta des Cahiers du Football, intitulé « Le football ne rattrape plus son temps perdu », ouvre un débat aussi pertinant qu’inquiétant sur la gestion des « temps morts ». Une notion qui mérite d’être interrogée.

Temps de jeu effectif vs temps mort

A l’origine, un article du site américain FiveThirtyEight qui a mené une étude statistique détaillée sur le rapport entre la durée moyenne des interruptions de jeu et celle du temps additionnel effectif. Basé sur l’analyse des 32 premiers matchs du Mondial 2018, le résultat est frappant, mais sans surprise : en moyenne 7 minutes de temps additionnel – calculé sur les deux mi-temps – ont été attribuées, quand on aurait du dépasser les 13 minutes. Illustration d’une mauvaise prise en compte du volume de temps mort.

Selon l’étude, environ 43 % de la durée totale d’un match est composé de temps mort, c’est à dire concrètement de temps où le ballon n’est pas en jeu. Ce qui est présenté comme une anomalie, sinon comme une proportion trop élevée. Bien sûr, la durée d’un match ne se résume pas à l’opposition entre un bloc de temps de jeu effectif et un bloc de temps mort, mais d’une alternance continue entre les deux.

Dans sa démonstration, FiveThirtyEight a décortiqué en détail ces 43 % de temps morts. Mettons de côté les arrêts de jeu censés être reportés dans le temps additionnel, et le fait que le corps arbitral a toujours tendance à les sous-estimer. Attardons-nous plutôt sur cette multitude d’autres interruptions, qualifiés de « temps morts routiniers », autour desquels la FIFA n’a jamais vraiment légiféré. Et pour cause, il s’agit d’interruptions de quelques secondes, un peu plus longues pour les corners et les coups-francs.

L’ombre du lean management

FiveThirtyEight y distingue le temps mort « nécessaire » du temps mort « excessif ». Exemple, le seuil nécessaire fixé – sur la base d’une moyenne – pour réaliser un six mètres est de 30 secondes, chaque seconde au-delà est jugée « excessive ». Le site a établi une durée moyenne de temps nécessaire pour chaque type d’interruption, servant de base à un calcul précis de la somme totale de temps mort, soit 42 minutes sur 97.

La démarche de l’étude a de quoi interroger. Il s’agit d’identifier ces parts précises de temps mort, isolées les unes des autres, dans l’idée de les supprimer ou de les transformer en temps de jeu effectif – en les rattrapant dans un temps additionnel scrupuleusement respecté. En d’autres termes : optimiser le temps de jeu via une « chasse aux temps morts ».

L’expression n’est pas choisie au hasard. En entreprise, ce qu’on appelle la « chasse aux temps morts » est une recherche d’accroissement du rendement des salariés, comme des citrons qu’on presserait jusqu’à la dernière goutte. Ça vient du lean management et du toyotisme. Le temps mort y est considéré comme du « gaspillage », donc mauvais pour le profit. Dans un match football, la « chasse aux temps morts » vise à la continuité du jeu dans un but d’attractivité.

Vers un football à phases ?

Ajoutons que l’outil statistique et le chronométrage précis sont loin d’être neutres dans cette démarche de repérage des temps morts. D’autant plus dans des sports, comme le football, produits de la modernité industrielle, marqués par une spécialisation des postes et par la culture du rendement, déjà calqués sur le taylorisme. La « chasse aux temps morts » participe aussi à la recherche frénétique de précision, à l’heure où les droits de retransmission continuent de gonfler, et où le résultat du match – puisqu’au final il importe plus que tout le reste – doit tendre vers une vérité indiscutable.

Finalement, cette « chasse aux temps morts » rencontre une seule limite : 100 % de temps de jeu effectif. L’exemple du football américain parle tout seul. Il n’y a en effet aucun temps mort, mais des pauses dont la durée n’est pas comprise dans le minutage du match et qui, au passage, sont rentabilisées par les diffuseurs qui vendent des encarts publicitaires. Comme l’écrit Jérôme Latta, ce modèle est « une fausse bonne idée qui accélérerait la transformation du football en sport à phases de jeu successives, intenses mais entrecoupées de longues pauses ».

Si ça ne semble être un modèle revendiqué par personne, force est de constater qu’on s’y dirige lentement. L’accélération du rythme prônée dans l’intérêt du spectacle et de l’attractivité commerciale du football n’est-elle pas en contradiction avec la fluidité et la continuité du jeu ? Cela oblige à voir plus loin que les temps morts et s’intéresser à ce qui les provoque.

Le temps mort est un symptôme

L’étude de FiveThirtyEight, nous apprend par exemple que le jeu a été interrompu en moyenne toutes les 58 secondes. Les temps morts découlent de ces multiples interruptions permettant de grappiller des secondes « excessives ». Si on met de côté les remises en jeu ou coups-francs joués rapidement, l’étude dénombre une moyenne de 75 interruptions distinctes – supérieures à 17 secondes – au cours d’un match.

On prend peu de risque en avançant que le temps mort est en partie un symptôme du déchet technique. Il ne s’agit pas pour autant d’une baisse de niveau, mais plutôt du résultat conjoint de l’intensification du pressing et de la réduction des espaces. En plus d’une exigeante sollicitation athlétique du corps des joueurs, en découle une réduction du temps d’exécution des gestes les plus simples. L’expression technique et la fluidité du jeu souffrent donc de cette accélération du rythme et de la rationalisation de l’occupation du terrain.

« Chasser » les temps morts entre chaque interruption, en plus de n’agir que sur un symptôme, ajouterait de l’accélération à l’accélération. Et ce, sans réelle garantie d’un impact positif sur la continuité du jeu. C’est une rationalisation de l’occupation du temps qui croise celle de l’espace. On peut même imaginer que ça produise l’inverse et accentue le déchet, donc augmente le nombre d’interruptions.

Le temps « perdu », une notion relative

Une autre piste est avancée avec le report strict dans le temps additionnel de toutes les interruptions, y compris ces temps morts « excessifs ». Elle repose principalement sur les arbitres, appelés aussi à sanctionner plus sévèrement les dits excès. On y retrouve cette idée d’un temps « gaspillé » ou « perdu » qu’il faudrait rattraper. Mais, sans faire de philosophie, le temps mort est-il nécessairement du temps « perdu » ? N’entend-on pas parler de « précieuses secondes gagnées » ?

Ça dépend du fait d’être mené au score ou non. Cela pose la question des petits gains de temps intentionnels, assimilés à de l’antijeu, pour casser le rythme de l’adversaire. On ignore la part exacte dans le temps mort cumulé de ces secondes grappillées, comme des temps informels de récupération. Leurs effets sont très visibles, particulièrement dans le money time. Toutefois, à l’inverse du basket par exemple, dans le football les secondes sont rarement « décisives ». Et dans le temps additionnel, l’usage est généralement de laisser la dernière action aller au bout de son déroulement, indépendamment d’un décompte à la seconde près.

Mettre bout à bout ces secondes de « temps mort excessif », pour créer un bloc de temps additionnel de quelques minutes supplémentaires, questionne au-delà d’une simple « rupture avec la tradition » et des risques de tensions que provoquerait une annonce de temps additionnel de 12 minutes à la fin d’un match. Est-ce que quarante touches qui ont pris 6 secondes de « trop » équivalent vraiment à 4 minutes de temps additionnel ? Mathématiquement oui. Mais est-ce aller plutôt dans le sens du « jeu » ou bien dans le sens d’une organisation scientifique du spectacle ?

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