13 avril 1314: Edouard II ne parvient pas à interdire le « mob football »

Il est souvent répété d’Edouard II, roi d’Angleterre de 1307 à 1327, qu’il fut frivole et beaucoup plus porté sur les plaisirs offerts par la cour que par les affaires militaires, notamment la guerre contre les Écossais. Néanmoins, comme tout souverain qui se respecte, il veillait à tenir le peuple en respect. Ainsi, quand le lord-maire de Londres, l’orfèvre Nicholas de Farndone, publie un décret interdisant la pratique des jeux de balle, le Roi le valide sans sourciller. Ce décret s’applique à la seule ville de Londres et entend punir les pratiquants de mob football de peines de prison. Il sera en réalité le premier d’une liste de décrets cherchant à interdire ces jeux s’inscrivant dans les coutumes populaires, dont raffole le peuple, paysans et autres gens de peu. Dans la continuité d’Edouard II, Edouard III, ira aussi de son décret en 1349, puis Richard II en 1389 tout comme Henry IV en 1401. Il s’agit toujours de canaliser la population d’en-bas et d’en contrôler les défouloirs. Mais avant d’aller plus loin, jetons un coup d’œil rapide sur cette pratique ludique, présentée comme le plus fidèle ancêtre du football, avec le Calcio florentin. Ce qui est certain, c’est que ce football-là ne vient pas des universités anglaises…

Qu’est-ce que le « mob football »?

mob-football-in-englandIl s’agit selon toutes vraisemblances d’une des appellations les plus communes du football médiéval. Sa traduction la plus logique serait « football de masse », en raison de sa pratique à très nombreux, mais on le retrouve aussi traduit par « football du peuple ». De fait, ce mob football était prisé du monde paysan et des couches populaires anglaises. Ce football est généralement présenté comme un rite « sanglant » dont l’équivalent au nord du Royaume de France et en Bretagne est la soule. Les deux rentrent dans la catégorie des jeux de balle médiévaux présentés ainsi par Alfred Wahl: «Dans l’Europe médiévale, les jeux de balle avaient un caractère populaire et rude. Ils étaient pratiqués, conformément à la tradition, sans règles écrites.» Ajoutant pour la soule, dans son livre La balle au pied (1990), que «le nombre de participants n’était pas fixé, ni la durée du jeu, ni même les limites précises de l’espace.»

Parmi les évolutions conjointes au mob football et à la soule, on note une première « pacification » à travers une réduction de l’espace de jeu ainsi que du nombre de participants. D’où l’apparition vers le 16e siècle d’une soule dite « courte » semblable à cette variante du mob football appelée le hurling at goal (« lancer au but ») pratiqué par des équipes de 30 à 50 footballeurs et des buts matérialisés par des bottes de foin entre lesquels il s’agissait de pousser la balle, qui était généralement une vessie de porc gonflée, ou remplie de son ou de foin. Cette version soft se distingue du mob football traditionnel, qu’on retrouve dans le hurling over country (« lancer à travers la campagne ») opposant généralement les villageois de deux contrées voisines dans une partie qui prenait l’allure d’une bataille rangée à mains nues et qui ne se terminait que lorsqu’une des deux équipes parvenait à amener la balle dans le camp adverses, souvent une habitation, par tous les moyens nécessaires.

Pour quelles raisons la couronne veut-elle interdire les jeux de balle?

Il fut un temps où l’État n’aimait pas le football. Jusqu’au 17e siècle et le règne de Jean 1er, les rois et la noblesse anglaise n’ont cessé de chercher à empêcher sa pratique, trois siècles durant. Reflet d’une inquiétude vis-à-vis des classes laborieuses, mais aussi d’un profond mépris de ces loisirs, coutumes ou rites. Mépris auquel le Roi Lear de Shakespeare fera référence quand le personnage du Comte de Kent insulte l’intendant Oswald de «vil joueur de football», montrant combien le football, et plus généralement les coutumes populaires suscitaient de méfiance parmi les nobles et les aristocrates.

Les parties sont jugées trop violentes par le pouvoir, et causes de troubles trop grands: nuisances sonores, bris de tuiles, dégradations en tous genre, un taux d’éclopés au-dessus de la moyenne et parfois quelques cadavres qui jonchent la chaussée.

Photo d'une partie de Shrovetide football
Photo d’une partie de Shrovetide football.

A propos de ce 13 avril 1314, et cette interdiction du mob football par le maire de Londres, Rethacker et Thibert citent la justification de l’édiledans leur ouvrage La fabuleuse histoire du football (2004) : « En raison des grands désordres causés dans la cité par des rageries de grosse pelote de pee dans les prés du peuple, et que cela peut faire naître beaucoup de maux que Dieu condamne, nous condamnons et interdisons au nom du roi, sous peine d’emprisonnement, qu’à l’avenir ce jeu soit pratiqué dans la cité. »

A cette époque les moments pour pratiquer ces jeux de balle sont rares pour les pauvres. Généralement, les parties ont plus lieu au début de l’été, mais certaines parties sont aussi ritualisées dans le cadre de journées festives chères au peuple, comme celle du Shrove Tuesday, équivalent du mardi gras. Cette journée donne lieu encore aujourd’hui dans la petite ville d’Ashbourne, à l’ouest du pays, au Royal Shrovetide Football, une partie de mob football, dont la tradition remonte au 12e siècle. Un rare cas de persistance folklorique du mob football.

Edouard III qui prend en 1327 la tête du royaume, compte intervenir plus directement sur ces rares loisirs du peuple, en interdisant lui aussi dès 1331 la pratique du football. Interdiction qui n’aura pas un grand impact. Plus tard, une ordonnance datant du 12 juin 1365, réitère cette interdiction, en y ajoutant en plus des jeux de balle, les lancers de pierre ou de troncs, qu’il juge « sans utilité ». En plus d’une guerre qui n’en finit pas contre la France, au point qu’on l’a appelé la « Guerre de Cent ans », le pays est ravagé par la peste noire. Beaucoup plus porté sur la question militaire que son prédécesseur, il impose donc, à ses sujets comme au peuple, les sports outillés d’arcs et de flèches comme seule activité sportive autorisée et même recommandée. Une manière de former et de tenir prêts au combat un contingent d’archers valides. Le tout bien sûr étant la volonté de Dieu. Au Moyen-Age, il valait mieux ne pas trop contrarier sa « volonté », sinon on avait vite fait de se retrouver accusé de pratiques diaboliques. Mais malgré les ordonnances, les décrets, la répression et la colère de Dieu, la pratique du mob football n’a jamais vraiment été enrayée.

Plus tard, les Libertins anglais (par opposition aux puritains) contribuèrent au 17e siècle à « dédiaboliser » le football, dans sa version plus « édulcorée » (plus proche du football tel qu’on le connaît aujourd’hui). Ce retour en grâce eut des effets qui paraissent inévitables: d’une part, cela annonça un intérêt nouveau de la part du pouvoir pour le football qui saura s’en servir à son profit, et d’autre part cette « dédiabolisation » du football contribua en partie à en déposséder les pauvres. Jusqu’à l’arrivée du football dans les universités, où seront écrites les premières règles au 19e siècle, le mob football continua à être dans la ligne de mire du pouvoir qui en réprimait la pratique. L’ère victorienne, qui marque un contrôle sur les jeux et loisirs populaires et leur utilisation à des fins dérivatives, ne tolérait pas plus le mob football que Edouard II. Ce qui ne manqua pas de donner lieu à de mémorables émeutes contre la police.

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