4 septembre 1936: L’éphémère syndicat des footballeurs de l’U.G.T. et la Guerre civile

Le 30 juin 1926, le football professionnel est légalisé en Espagne. Mais le premier syndicat de professionnels du football ne voit le jour que dix ans plus tard. Il faut dire que la situation politique du pays n’est pas forcément propice à la syndicalisation. Primo de Rivera a passé les trois premières années de sa dictature militaire, sous le régime de l’état d’urgence, à réprimer toute contestation ouvrière et a mis la CNT anarcho-syndicaliste hors la loi, la contraignant à l’illégalité. La dictature a, pour plusieurs raisons, intérêt à développer un championnat unifié à l’échelle nationale. Mais pour les joueurs, dont la profession fut alors reconnue, faire valoir leur droit n’était pas gagné, car le pouvoir maintenait les revendications ouvrières sous l’étouffoir. Ce n’est que dans les premiers mois de la Guerre civile qu’un syndicat regroupant footballeurs, masseurs et entraîneurs vit le jour, au sein de l’U.G.T.

pioneros-madrid-dos--644x362Avant le syndicat. On peut légitimement penser qu’étant professionnels, c’est-à-dire travaillant pour le compte d’un patron, les footballeurs aient essayé durant ces dix années avant la création officielle du syndicat, de se réunir pour défendre leurs intérêts communs. Mais, même si le football avait une place de choix dans la politique du divertissement, le contexte de la dictature faisait de la revendication sociale un acte dangereux qui revenait à s’en prendre frontalement au pouvoir. Les principaux mouvements émanèrent des ouvriers. On n’entendit pas parler de grève, et encore moins de révolte, des footballeurs. Tout juste, l’historien José Ignacio Corcuera mentionne-t-il que l’ancien joueur du Real Madrid Félix Pérez, passé ensuite par le Racing Club de Madrid, essaya sans trop de réussite de mobiliser ses coéquipiers. Sauf en Catalogne où le professionnalisme a été instauré dès 1917, cela faisait plusieurs années que les footballeurs des meilleurs clubs du pays étaient rémunérés mais sous le manteau ou de façon détournée. C’est ce qu’on appelle l’amateurisme « marron ». Les industriels dirigeant les clubs versaient à leurs joueurs le salaire d’un emploi fictif. Rien d’autre pour les habituels magouilleurs en col blanc qu’un contournement d’une législation avec laquelle ils savent composer. Côté terrain, ce passage au professionnalisme constitua une avancée sociale au sens où cela précisa leur situation salariale. Traditionnellement, les divers régimes fascistes, en Italie ou plus tard le régime de Vichy, étaient pour le moins hostiles au professionnalisme dans le football et le sport en général. Pour les fascistes le professionnalisme suscite appât du gain et mercenariat, contradictoires avec l’esprit de corps et le patriotisme que ces régimes exigent des sportifs.

vigilancia-guardias-civiles-les-corts-enero-1925-1337894741000Canalisation des régionalismes. Cela permit aussi, indiscutablement, au football espagnol de se structurer, car trois ans après la légalisation du professionnalisme, la première Liga organisée à l’échelle du pays voit le jour, dans une Espagne toujours sous la botte de la dictature militaire de Primo de Rivera (1929). Avant ça, hormis pour la Copa del Rey crée en 1902, les seules compétitions étaient locales (championnats de Catalogne, de Guipúzcoa, de Vizcaya ou encore Coupe d’Andalousie). En 1926, tout juste auréolée de sa victoire lors de la Guerre du Rif, menée en compagnie de la France, la dictature de Primo de Rivera ouvrit son gouvernement aux civils. Ce qui, après trois années de gestion exclusivement militaire du pays et de violente mise au pas du prolétariat, était censé passer pour un signe d’assouplissement. Structurer le football en tant que divertissement de masse présentait un intérêt certain, d’autant que les casinos et les salles de jeu avaient été interdits (ils le restèrent jusqu’en 1975, date de la mort de Franco). Mettre en place un professionnalisme uniforme sur tout le territoire et un championnat qui regroupe tous les clubs du pays était aussi un moyen d’intégrer les clubs basques et catalans à une structure nationale. Manière de rappeler l’autorité de l’Etat espagnol sur ces régions. Après quelques tergiversations ce n’est qu’en 1929 que se déroula la toute première Liga española de l’Histoire.

carte-postale-1936-syndicat-unique-des-techniciens-compagnons-l-alliance-ugt-cntSeconde République. La situation des joueurs s’était améliorée c’est vrai, mais il y avait toujours matière à revendiquer. Les footballeurs avaient conscience d’être des salariés mieux lotis que les ouvriers, simplement car ils étaient mieux payés. Ceci dit les joueurs commencèrent à revendiquer avec un peu plus de vigueur qu’on les traitât mieux. Selon Corcuera toujours, ce serait lors du banquet de célébration de la victoire à la Copa del Rey 1936, remportée contre le Barça, que des piliers du Real Madrid comme Ricardo Zamora et Jacinto Quincoces prirent la parole et attirèrent l’attention sur la question des « droits du footballeur », devant une assemblée dans laquelle se trouvait Rafael Sánchez-Guerra, président du club sur le départ. Primo de Rivera ne dirigeait plus le pays depuis 1930, la Seconde République espagnole avait été proclamée en 1931. La CNT, interdite sous la dictature avait refait surface, avec la popularité d’une organisation syndicale qui n’a jamais pactisé de quelques manières que ce soit avec le pouvoir. Contrairement à l’UGT qui a adopta une ligne politique « du moindre mal » collaborative sous le régime dictatorial où elle se fit octroyer le monopole syndicale. L’Espagne était alors un pays en grande partie rural, dont le principal foyer industriel se trouvait en Catalogne. Il s’agissait donc d’un pays pauvre où près de 2 millions de paysans étaient sans terre. La très grande majorité des terres étaient accaparées par de grands propriétaires. La République promit de mieux les répartir et d’améliorer la condition des ouvriers (journée de 8 heures, assurance-maladie…). Cependant dès les élections de 1933, dans une Europe en train de préparer la Guerre à venir, la CEDA (coalition de partis de droite) vira en tête. Mais le gouvernement se trouvant les pieds pris dans divers scandales, des élections anticipées furent convoquées pour février 1936.

match de charité Irun 1936Championnat suspendu. Ces élections furent remportées, comme en France, par le Front Populaire. On dit que les anarchistes, principale force révolutionnaire du pays, auraient voté pour la seule et unique fois, mettant de côté leur abstentionnisme contre la promesse en cas de victoire du Front Populaire de la libération de 30 000 de leurs militants incarcérés. Quand, le 19 avril 1936, l’Athletic Bilbao obtint son quatrième titre de champion devant Madrid et Oviedo, les joueurs ne se doutaient pas que le championnat n’allait pas reprendre. Les évènements s’accélèrent au 17 juillet 1936, une partie de l’armée se soulève contre la République qui refuse catégoriquement de donner des armes aux ouvriers. En réponse, avec un maigre arsenal la centrale anarcho-syndicaliste CNT mène l’insurrection. Les premières heures du soulèvement dessinent les positions de la Guerre civile, l’Espagne est divisée en deux: les fascistes contrôlent une bande allant de la Galice à Saragosse, le camp républicain contrôle le reste du pays, dont Madrid et Barcelone. Le camp républicain s’appuie sur un front antifasciste allant des socialistes aux anarchistes, en passant par les indépendantistes catalans. Ce camp est aussi traversé par un antagonisme de classe, et les ouvriers et les paysans regroupés à la CNT (anarcho-syndicaliste) ou à l’UGT (socialiste) s’emparèrent d’une grande partie de la production et déclenchèrent une révolution sociale dont la Catalogne fut l’épicentre. Progressivement les troupes fascistes gagnent du terrain et la communication avec Madrid est compliquée, et le fonctionnement de la Fédération Espagnole de Football en est affaibli. Le 3 octobre, la Fédération publie une circulaire dans laquelle elle annonce la suspension officielle du championnat et autorise dans le même temps les Fédérations locales à organiser leur propre compétition.

mundodeporligamedLe football au ralenti. En pleine guerre civile, les divers comités ne font pas de l’organisation de championnats locaux leur priorité. Le football continue de manière parcimonieuse en 1936, via des matchs amicaux organisés en soutien aux combattants antifascistes ou au Secours Rouge. C’est dans ce contexte incertain quant à l’avenir immédiat de la Liga qu’intervient, au mois de septembre 1936, la naissance à Barcelone du premier Syndicat des Footballeurs, Entraîneurs et Masseurs, adhérant à l’U.G.T. Son rôle outre défendre la continuité du football dans l’Espagne libre, fut aussi de se proposer à des dizaines de joueurs dont les clubs se trouvaient soit en zone de guerre, soit sous occupation franquiste, et leur garantir la liberté de rejoindre les clubs situés en zone républicaine. Au moment de la publication du décret d’octobre, la Generalitat ne fait pas forcément de l’organisation de compétitions une priorité. Et puis certains complexes sportifs ont été réquisitionnés par les milices antifascistes. Mais sous la pression du syndicat, se tiennent des championnat locaux dans le Levant et en Catalogne entre octobre et décembre. Les Fédérations valenciennes et catalanes se mirent d’accord, sous la supervision de la Fédération Espagnole, d’organiser en binôme une compétition: la Liga del Mediterráneo. Ce championnat de l’Espagne républicaine prend fin en mai 1937, dans un contexte d’affrontements violents à Barcelone entre les anarchistes et les contre-révolutionnaires staliniens. La reprise en main opérée par ces derniers sonna la fin des espoirs révolutionnaires en Espagne et laissa présager de la Guerre civile pour le prolétariat espagnol.

Après la victoire définitive des franquistes en 1939, les syndicats ouvriers furent interdits. Seul le syndicat « vertical » avait droit de cité. CNT et UGT furent interdites et commencèrent une existence clandestine qui allait durer quarante ans. Autant d’années de répression, d’incarcérations arbitraires et d’exécutions. Toute contestation sociale était sévèrement punie. Côté football, l’idée voulait que les joueurs étaient chouchoutés par le régime. Un footballeur gagnait 3 à 5 fois plus que qu’un ouvrier du bâtiment ou un sidérurgiste. Cela n’empêcha pas des joueurs comme le gardien de but basque du Valencia C.F. (1941-1950), Ignacio Eizaguirre de se traîner une réputation de poil-à-gratter, en raison de ses revendications salariales constantes. Ou encore un autre gardien de but, Juan Acuña, de La Corogne (1938-1955) était connu comme un gauchiste. Ces figures prolongèrent un lien et une mémoire, ce que quarante années de dictature s’évertuèrent à neutraliser à défaut de pouvoir les rayer de l’histoire.

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Sources:

La sindicación de futbolistas en España – Cuadernos de Fútbol – nº 25 (octubre 2011)

 

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