Le Club Esportiu Júpiter de Barcelone et la destruction du barri Poblenou

Traduction d’une partie d’un texte d’Agustín Guillamón publié dans l’ouvrage collectif Barcelona Rebelde sorti en 2003, peu avant l’ouverture du Forum Universel des Cultures, organisé à Barcelone en 20041. L’occasion pour l’auteur de faire un petit point d’histoire sur le quartier Poblenou (district Sant Marti) et sur son club de football, le Club Esportiu Júpiter2.

Poblenou, un quartier ouvrier et anarchiste.

poblenou-1920En 1909 les dimanches matin sur la plage de la Mar Bella, il y avait souvent des compétitions de montgolfières. Le comité directeur d’un jeune club du quartier Poblenou de Barcelone décida de lui donner le nom d’une des montgolfières victorieuses lors d’une de ces compétitions. Parmi ces montgolfières, il y en avait une qui s’appelait Jupiter. Le club avait l’habitude de jouer sur un terrain vague du Campo de la Bota3. Après avoir rejoint la Fédération en 1912, le club diversifia ses activités sportives parmi lesquelles on trouvait l’athlétisme et l’excursionnisme4, en plus de la publication d’un bulletin. En 1921, le club fit l’acquisition du terrain de la rue Lope de Vega sur lequel il fit construire une tribune en bois. Dans les années 20, le club jouissait d’une grande popularité et d’une affluence massive lors de ses matchs. Le Jupiter fut champion d’Espagne de deuxième division lors de la saison 1924-1925. Le club possédait sa propre école de football, et les jeunes qui désiraient porter le maillot de l’équipe étaient très nombreux, du fait que certains joueurs du Jupiter avaient réussi à signer pour des clubs de niveau supérieur et avec plus de moyens financiers. Poblenou, dans les années 20 et 30, était un quartier principalement ouvrier et manufacturier, cénétiste5 et républicain.

jupiter-club-esportiu-barcelonaLa CNT était omniprésente dans la vie quotidienne des ouvriers, autant comme structure d’adaptation des travailleurs émigrés, arrivées en nombre, à un milieu urbain hostile, que comme garantie de solidarité face à l’exploitation du patronat, l’inégalité sociale, la brutalité policière, le chômage ou la maladie. Le catalanisme était, pour sa part, absolument prédominant parmi la petite bourgeoisie et le patronat industriel. Durant la dictature, le Jupiter avait directement subi la répression, se voyant interdire son écusson, composé d’une étoile à cinq branches posée au-dessus de quatre bandes rouges, en raison de sa connotation indépendantiste et catalaniste. Les militants anarchistes profitaient des déplacements de l’équipe pour transporter des pistolets cachés à l’intérieur des ballons qui, à cette époque, étaient constitués d’une chambre à air entourée d’une peau de cuir qui se fermait à l’aide de lacets. Il suffisait de remplacer la chambre à air par le pistolet en pièces détachées. Les idées et activités politiques des socios ou sympathisants du Jupiter posaient inévitablement problème au gouvernement du général Primo de Rivera.

Le stade du Jupiter : point de ralliement des insurgés du 18 juillet 1936 et arsenal clandestin.

stade-poblenouLe stade du Jupiter, rue Lope de Vega, fut utilisé en juillet 1936 comme point de ralliement pour organiser l’insurrection ouvrière contre le soulèvement militaire, en raison de sa proximité avec les domiciles d’une majorité des anarchistes du groupe « Nosotros » et de l’imposante présence militante de la CNT dans le quartier. Le Comité de Défense de Poblenou avait réquisitionné deux camions appartenant à une usine de textile voisine, qui furent garés à côté du stade du Jupiter que les anarchistes utilisaient aussi comme arsenal clandestin. Gregorio Jover vivait au numéro 276 de la rue Pujades. Durant toute la nuit du 18 au 19 juillet, son appartement s’était transformé en salle de réunion pour les membres de « Nosotros », dans l’attente de l’annonce du soulèvement militaire. Aux côtés de Jover se trouvaient Juan García Oliver qui vivait non loin de là, 72 rue Espronceda près de la rue Llull ; Buenaventura Durruti, qui vivait à un petit kilomètre dans le bas quartier de Clot ; Antonio Ortiz, natif du barri de La Plata6 dans Poblenou, au croisement des rues Independencia et Wad Ras (aujourd’hui Badajoz et Dr Trueta) ; Francisco Ascaso, qui vivait aussi tout près, rue San Juan de Malta ; Ricardo Sanz, lui aussi voisin ; Aurelio Fernández y José Pérez Ibáñez « el Valencia ».

L’insurrection ouvrière à partir de Poblenou.

246planjovercampjupDepuis l’appartement de Jover on pouvait voir les grilles du stade du Jupiter où étaient garés les deux camions. A 5 heures du matin, la sortie des troupes des casernes fut annoncée. La tactique ouvrière consistait à les laisser sortir dans la rue sans les harceler, car il serait plus facile de les vaincre loin de leurs casernes. Les rues Lope de Vega, Espronceda, Llull et Pujades qui entouraient le stade du Jupiter étaient pleines de militants anarchistes armés. Une vingtaine d’entre eux, parmi les plus endurcis, rompus à l’affrontement dans la rue, montèrent dans les camions. Antonio Ortiz et Ricardo Sanz installèrent une mitraillette dans le camion qui ouvrit la marche. Les sirènes des usines du quartier commencèrent à hurler, appelant à aller au combat. C’était le signal prévu pour le début de la lutte. Et cette fois-ci l’alarme des sirènes prenait son sens littéral, « al arma », prendre les armes pour se défendre d’un ennemi. Les camions, drapeau rouge et noir déployé, suivis d’un cortège d’homme armés, chantant « Hijos del Pueblo » et « A las barricadas »7, encouragés par les voisins observant depuis les balcons, s’engagèrent sur la Rambla de Poblenou pour monter jusqu’à la rue Pedro IV et de là aller en direction du centre de la ville. Jamais les couplets de ces chansons ne prirent autant de sens : « Aunque nos espere el dolor y la muerte contra el enemigo nos llama el deber / El bien más preciado es la libertad, hay que defenderla con fe y valor »; « En la batalla la hiena fascista con nuestros cuerpos sucumbirá / y el pueblo entero con los anarquistas hará que triunfe la libertad ».

jupiter36A Barcelone, le groupe « Nosotros », constitué en Comité de Défense Révolutionnaire, dirigea l’insurrection ouvrière contre le soulèvement militaire depuis l’un de ces camions garés Plaza del Teatro. A Poblenou même, les habitants attaquèrent la caserne des Docks située avenue Icaria, recourrant à des tactiques qui surprirent les militaires par le courage et l’imagination qu’elles requéraient : de gros rouleaux de papier, déchargés des bateaux accostés dans le port, furent utilisés comme des barricades mobiles et les portes de la caserne furent enfoncées par des camions lancés à toute vitesse. Aujourd’hui cette caserne a été rasée depuis les “rénovations urbaines” pour mettre en place le Village Olympique8. En un trentaine d’heures, militaires et fascistes furent vaincus et la ville fut sous le contrôle des barricades fédérées. Plus tard, Poblenou vécut la guerre, les bombardements, la faim et enfin la défaite, l’exil d’un grand nombre de ses habitants, le camp de concentration d’El Cánem, les éxécutions au Campo de la Bota (de 1939 à 1952), et par dessus tout, les nombreuses années d’une terreur à laquelle il fut donné le nom de paix.

Répression fasciste.

Le Jupiter, après la victoire du fascisme, perdit pour la seconde fois son écusson avec l’étoile et les quatre bandes qu’il avait récupéré à l’avènement de la République. Le club était qui plus est, suspecté d’avoir soutenu financièrement le Secours Rouge9. En 1940, la dictature franquiste tenta de faire du Jupiter une filiale de l’Español Barcelone, remplaçant même le nom de Jupiter par celui d’Hércules. Dans les années 40 le club était sur le point de disparaître et en 1948 il déménagea du stade de la rue Lope de Vega pour l’actuel stade de La Verneda situé alors sur un champ entouré de fermes et de terres arables, très loin du centre urbain de Poblenou. Aujourd’hui les fermes de La Verneda ont disparu, remplacées par d’énormes blocs d’habitations de plus de vingt étages, sans la moindre trace de verdure, terrible héritage de l’urbanisation frénétique et de la spéculation foncière de la période de Porcioles10.

Poblenou transfiguré par la rénovation urbaine.

poble-nou-bcn-blog_18A la place de l’ancien terrain du stade du (C.E) Jupiter fut construit un établissement scolaire et des jardins, sur ce qui est aujourd’hui une place sans autre nom que celui des quatre rues qui la délimitent. Peut-être qu’un jour, non sans avoir à lutter, elle s’appellera la Plaza du Jupiter ou, pourquoi pas, du 19 juillet 1936. Aujourd’hui, la caserne des Docks a disparu sans que rien ne rappelle le combat héroïque des combattants anonymes du prolétariat barcelonais. Aujourd’hui, sur le terrain du Campo de la Bota où joua le Jupiter à ses débuts, ont été construits l’esplanade, les hôtels et palaces du Forum des Cultures. Et entre les deux édifices les plus imposants, on a autorisé que reste une colonne en fer qui avait été érigée auparavant, en hommage à tous ceux qui furent fusillés là. Officiellement, tant que personne ne l’empêche, elle est appelée la Colonne de la Concorde. Par conséquent, le Forum est physiquement situé à même le lieu où, pour satisfaire l’insatiable soif de vengeance fasciste, furent fusillés entre 1939 et 1952 plus de 3000 personnes, dans leur majorité absolument innocentes, assassinées au nom de Dieu, de Franco et de l’Église. Hier, le Campo de la Bota fut un misérable quartier fait de baraquements et le lieu d’extermination des rojos. Aujourd’hui, en bas du Forum il y a une station d’épuration et devant une centrale thermique. Et bien sûr, le pouvoir nous parle de développement durable, d’énergie propre, de paix entre les peuples, de lutte contre la pauvreté, d’harmonie avec la nature, c’est à dire de tout ce que la construction même du Forum nie en pratique : édifices et espaces publiques destinés au privé, placements multimillionnaires sans aucun lien avec les intérêts et les besoins des citoyens, avec de la merde dessous et de la pollution en face.

1935poblenouIls veulent nous vendre leur gestion du chaos, la corruption et la catastrophe inévitable à laquelle nous mène tout droit la décomposition sociale et économique du capitalisme comme le meilleur paradis possible, avec des opérations spéculatives habilement camouflées par des grands spectacles, hier les Jeux Olympiques, aujourd’hui le Forum.

Le plan urbain du “22@Barcelona” aura fini par expulser les habitants du quartier, le rejetant plus loin moyennant une indemnisation dérisoire, les remplaçant par des bobos aux appartements luxueux, favorisant la spéculation immobilière de toujours, détruisant les derniers vestiges manufacturiers, permettant l’édification d’hôtels et gratte-ciel irrationnels…

Agustín Guillamón. Barcelona, julio 2004. (Version intégrale consultable sur Bataille Socialiste)

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Notes:

1Forum Universel des Cultures, organisé entre le 9 mai et le 26 septembre 2004, à Barcelone. Son organisation a sonné le coup d’envoi d’un vaste plan de rénovation urbaine visant à transformer Poblenou en un quartier d’affaire semblable à celui de La Défense à Paris.

2Le Júpiter est né de la fusion de deux clubs: l’Anglo Inglés et le Stadium Nacional. à l’initiative des frères Mauchan, deux anglais travaillant dans une manufacture de Poblenou.

3Le Campo de la Bota se trouvait dans Poblenou. Barri pauvre, constitué de baraquements, qui fut progressivement démanteler et dont les derniers habitants, un grand nombre de famille gitane, furent relégués dans le quartier de La Mina. Une partie des infrastructures du Forum des Cultures fut bâtie à la place.

4L’excursionnisme se développe dans le courant du 19ème siècle, comme une pratique ludique de sorties collectives en milieu naturel (en montagne, sur les sentiers…) à laquelle on s’adonne sur son temps libre (congés, dimanches…). Semblable à la randonnée, respectant un certain nombre de règles de respect de l’environnement, l’excursionnisme devient assez vite populaire en Catalogne où la première association est fondée en 1876 où il participe au développement du catalanisme culturel.

5De la CNT, centrale anarcho-syndicaliste fondée en 1910. Déclarée illégale sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930), elle lutte dans la clandestinité et renforce sa popularité déjà très forte. Sa présence tant dans les centres industriels que dans le monde paysan place ses militants en première ligne de l’insurrection ouvrière en réponse au soulèvement militaire. Dans la foulée, c’est aussi en grande partie à l’influence de la CNT qu’on doit la mise sous contrôle ouvrier de nombreuses usines, les collectivisations des terres, la socialisation de certains secteurs économiques. Ce sont aussi les militants de la CNT qui constitueront le gros des milices antifascistes parties combattre au front notamment en Aragon.

6La Plata était connu comme un petit barri officieux au cœur de Poblenou, délimité par les rues Alaba, Ramon Turró, Roc Boronat, du Taulat et l’avenue d’Icària.

7Hymnes de la CNT et des anarchistes de la FAI.

8La mairie de Barcelone envisagea la transformation urbaine de la ville dès la fin des années 70 où fut lancé le programme « assainir le centre et monumentaliser la périphérie ». En 1986, Barcelone fut désignée ville hôte des J.O. de 1992. Un cartel d’architecte locaux accompagné de certains de leurs collègues étrangers s’attelèrent à cette transformation de la ville. Le village olympique fut construit à l’entrée de Poblenou. Dans la pure tradition hygiéniste et anti-pauvre de l’urbanisme, le vocabulaire utilisé fait la part belle à « l’oxygénation » ou la « régénération » du tissu urbain.

9Le Secours Rouge International, fondé en 1922 dans le sillage de l’Internationale, est à l’origine une structure visant à apporter un soutien matériel et humanitaire aux prisonniers communistes et aux populations dans des situations d’oppression. En Espagne, il apparaît pour la première fois en 1934 lors de la Révolution des Asturies, puis en 1936 il fut un appui important du camp antifasciste (alimentaire, médical, culturel…)

10Du nom de José María de Porcioles, maire de Barcelone de 1957 à 1973.

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